UNE IMMENSE COLÈRE

C’est dans un contexte particulièrement tendu que cette grande manifestation de rentrée est organisée. Un mouvement des Gilets Jaunes ravivé après un été qui n’a pas été inactif, un pouvoir qui n’a pas cessé les provocations, de nombreux secteurs en grève, le député de Nantes frappé par le scandale des homards … Et surtout, un été plombé par la noyade de Steve le soir de la fête de la musique, provoquée par la charge ultra violente de la police. Pendant trois mois, la ville a vécu au rythme de cette affaire d’Etat, et des surenchères d’une police toute puissante, qui est allé jusqu’à étrangler un manifestant jusqu’à l’évanouissement, lors d’une marche pour Steve. Les raisons de se révolter ne manquent pas. Et la mobilisation est importante, sur le plan symbolique comme dans les rues.

GUERRE PSYCHOLOGIQUE

Les autorités ont joué une nouvelle carte, particulièrement vicieuse : celle d’une usure psychologique pour détruire la mobilisation. La guerre psychologique est une tactique des guerres dites « anti-subversives » utilisées notamment pendant la guerre froide. Un intense travail de renseignement et d’infiltration, et une propagande méticuleuse ont été mis en place.

Pendant des jours, la préfecture multiplie les communiqués extrêmement alarmistes, qualifie la menace d’inédite, et fait croire que la ville sera dévastée. Pour compléter le tableau, la police annonce la découverte de « cocktails molotov », dans une poubelle aux abords du lieu de rendez-vous de la manifestation. « 22 cocktails », ça ne s’invente pas. Sur le compte twitter de la police, une photo montre en réalité des grandes bouteilles totalement vides, avec un peu de papier toilette au bout. La manœuvre est grotesque, mais les médias relaient l’intox sans aucun recul.

Les interpellations « préventives », sans motif, avant même la manifestation sont nombreuses. Des personnes sont arrêtées et embarquées au coin d’une rue, par un véhicule banalisé. Une voiture contenant des parapluies est saisie par les autorités. Un homard en papier mâché, qui devait amener de la joie dans le défilé, est volé par des policiers qui ont organisé pour l’occasion une véritable embuscade.

Même un vigile de France télévision est embarqué le samedi matin. « A 10h45, des policiers sont venus vers nous, agressifs, insinuant que nos cartes de presse étaient fausses. Mon garde du corps est à Waldeck. On n’arrive pas à le joindre » explique une journaliste. Enfin, le préfet a annoncé qu’il n’autoriserait qu’une seule rue aux manifestants : le Cours des 50 Otages. Tout est fait pour faire monter la tension, pour faire peur, pour détruire tout ce qui peut donner de la joie. Les autorités ont écrit un scénario mortifère qu’elles tentent de faire coller à la réalité. Ce samedi la ville est presque morte : pas de transport, tout est barricadé, le centre est désert.

HORS DES SENTIERS BATTUS

A midi, quelques centaines de personnes se retrouvent place Mellinet, sous le soleil. L’endroit est calme, spacieux. Un pic nic est distribué sur place. Malgré les annonces plombantes du matin, il y a de la musique, des échanges, quelques rires. Un hélicoptère survole le repas, tourne au dessus de la place minutieusement. Il disparaitra par la suite. Une opération d’intimidation et de renseignement, pour ficher les premiers arrivants. Peu avant 14H, le cortège s’ébranle, et remplit un boulevard. Il y a plus d’un millier de personnes, qui se faufilent dans les petites rues qui mènent centre-ville. Malgré un parcours hors des sentiers battus, le dispositif policier, important et mobile, arrive à éloigner les manifestants loin de la Place Delorme où ils devaient se rendre. Après plusieurs face à face, retour sur les bords de Loire. La manifestation rejoint un autre groupe de manifestants qui s’étaient réunis, malgré les consignes, à la croisée des trams. Il y a près de 4000 personnes.

En direction de commerce, c’est la surprise : une ligne de gendarmes empêche l’accès. Pourtant le seul endroit annoncé comme autorisé. Le préfet a menti. Comme d’habitude. En réalité il n’y a même pas une rue pour les manifestants : tout est interdit.

RÉPRESSION MILITARISÉE

Les premiers rangs vont à mains nues au contact des forces de l’ordre. Bousculades, invectives, le cordon finit par lâcher à deux endroits. Des dizaines de personnes s’engouffrent dans les brèches. Grosse confusion, avec du gaz, des grappes d’agents au milieu des manifestants, des camions tagués, qui finissent par se rentrer dedans. Un policier qui tabassait un manifestant tombe au sol. De la peinture rose gicle. Ambiance électrique et échec du maintien de l’ordre. Mais derrière, le dispositif, militarisé, semble innombrable. Le cortège est arrêté quelques centaines de mètres plus loin, à Bouffay. Des lignes de bouliers et des blindés, qu’on n’avait pas vu dans le coin depuis les expulsions de la ZAD, sont déployés. Les premières lignes de la manif arborent des parapluies comme à Hong Kong. Tentent d’avancer. Une pluie de projectile répond aux grenades. Du feu arrive au pied des boucliers. Mais nous ne sommes pas à Hong Kong : le gros des manifestants contemple le spectacle, consomme l’évènement, laissant les parapluie seuls face à la répression. Le cortège reflue.

A partir de là, il n’y aura plus de manifestation, mais une série de heurts presque ininterrompus dans l’hyper centre. Charges violentes, et contre-charges, utilisation intensive de gaz, vitrines brisées malgré les protections qui bunkérisaient toutes les enseignes, abondance de tags. La détermination est là, mais il n’y a pas de perspectives face à un dispositif écrasant. La plupart des manifestants ne sortiront pas de l’étau dans lequel ils se sont mis. Quelques grappes, plus mobiles, parviendront à atteindre la gare, la mairie, et d’autres quartiers, démontrant qu’il est possible de déjouer la répression. mais ils seront bien peu nombreux. Autour de 17H, la violence redouble. Un homme est cloué au sol par un canon à eau. La BAC attaque. Les gendarmes matraquent. Il faut faire place nette.

TÉNACITÉ

Les murs de policiers ne sont pas tombés, mais comme souvent, les Gilets Jaunes font preuve d’une extraordinaire ténacité. Il y a l’envie d’être là, de tenir la rue. Jusqu’à 19H, des slogans résonnent, des groupes refluent, puis reviennent dans les nuages de gaz, et épuisent les gendarmes qui cuisent comme des homards sous leurs casques. Les voltigeurs à moto font plusieurs arrestations, violentes. La rue Kervegan est dans les gaz. Des feux d’artifice crépitent alors que le jour décline.

Vers 21H, une manifestation bonus s’improvise, dans des rues vierges d’uniformes. Une alarme retentit, une vitrine trinque, un chantier sert de barricades sommaires et éphémères sur la voie de tram. Une bagarre éclate devant un bar, entre une bande hostile aux barricades et des manifestants. Un blessé de plus. La journée a été longue.

QUELLES PERSPECTIVES ?

Les libertés s’envolent dans l’indifférence des syndicats et des partis. L’ordre triomphe. Les marges de manœuvres s’amenuisent. Il y a eu des dizaines d’interpellations aujourd’hui encore. Tant que les manifestants ne seront pas soudés et solidaires entre eux, tant que les cortèges iront systématiquement se nicher au cœur des pièges tendus par la police, et tant que les « black blocs » seront vus comme des prestataires d’un spectacle émeutier, il sera bien difficile de sauver le droit de manifester.

Inventons de nouveau moyen de résister.


Article publié le 17 Sep 2019 sur Nantes.indymedia.org