Janvier 20, 2022
Par Rapports De Force
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C’est encore timide, parfois laborieux, mais les mouvements sociaux font leur retour en ce début d’année. Pas encore au point de bouleverser la période politique, mais en réintroduisant quelques sujets occultés par les obsessions des deux camps promis au second tour de la présidentielle. La hausse des salaires, déjà bien présente dans les revendications de nombreuses luttes dans les entreprises, sera au cœur d’une journée de grève interprofessionnelle le 27 janvier. Dans l’éducation, la grève historique le 13 janvier va connaître plusieurs répliques tandis que les employés du médico-social ou de l’animation enchaînent les journées de mobilisation nationale.

Et si l’image de Jean-Michel Blanquer participant à un « colloque » sur les « dangers du wokisme » au moment où les enseignants s’arrachent les cheveux avec un énième protocole sanitaire chaotique, résumait le mieux le climat politique de cette mi-janvier ?

Tout occupé à propulser le duel libéraux vs réactionnaires au second tour de la présidentielle, à coups de fantasmes sur l’islamogauchisme, le wokisme, l’immigration ou la sécurité, les membres du gouvernement, à l’instar de Jean-Michel Blanquer, n’ont pas vu remonter de dessous le tapis ce qui préoccupe les personnels de l’Éducation nationale. À savoir : leur santé, celle de leurs élèves, les conditions de travail et d’étude, les moyens pour enseigner et les salaires. Des inquiétudes qui n’ont eu besoin que d’une dose de mépris supplémentaire pour ressurgir et faire exploser la maison Éducation nationale, dès la première semaine de la rentrée 2022.

Fait inhabituel, l’ensemble des organisations syndicales enseignantes se sont unies dans un appel à la grève le 13 janvier réclamé par des syndiqués exaspérés. Résultat : 75 % de grévistes dans les écoles maternelles et primaires et 62 % dans les collèges et lycées selon les syndicats. Des chiffres contestés par le ministère de l’Éducation nationale qui annonce de son côté 38,4 % et 23,7 % de grévistes dans ces mêmes établissements avec des méthodes de calcul trompeuses. Ces chiffres exceptionnels traduisent la colère des enseignants, soutenus par une partie des parents d’élèves et des lycéens. Et appellent des suites.

Une grève qui modifie la portée de celles du 27 janvier…

Certes, la rare unité du 13 janvier n’a pas tenu au-delà des annonces de Jean Castex qui recevait en urgence le soir même les syndicats enseignants pour déminer le conflit. Mais ces propositions ont suffi à décrocher le SGEN-CFDT, le SNALC et le SE-UNSA d’une poursuite de la mobilisation par la grève. De leur côté, la FSU, FO, la CGT et SUD ont appelé ensemble à « une journée d’action le 20 janvier, y compris par la grève » qui « doit déboucher sur une grève massive le 27 janvier dans le cadre de l’appel interprofessionnel ». Ce jour-là, des grèves et manifestations prévues de longue date sont organisées dans le secteur public et le privé pour réclamer des augmentations de salaire. Elles pourraient donc recevoir un renfort non négligeable d’enseignants mobilisés, venant s’ajouter aux personnels précaires AESH qui avaient déjà prévu une journée d’action le 27 janvier.

« En discutant avec les unions départementales et les fédérations, on a l’impression que quelque chose a changé, par rapport à la dernière journée interprofessionnelle du 5 octobre » perçoit Marie Buisson, membre de la commission exécutive confédérale de la CGT. Sans pour autant vendre la peau de l’ours, avant de voir la taille des défilés du 27 janvier, elle est plus optimiste qu’il y a un mois. De fait, la réussite de la grève enseignante le 13 janvier redonne du courage aux syndicalistes d’autres secteurs, comme en son temps la grève historique des agents RAPT de septembre 2019 avait donné une forte impulsion à la construction du long conflit contre la réforme des retraites.

S’il reste prudent lui aussi, Simon Duteil, l’un des deux porte-parole de Solidaires, observe quelques signaux encourageants et espère « un dégel de la question sociale ». Son union syndicale prépare d’ailleurs le terrain. D’abord avec une communication en début de semaine valorisant l’impact de la grève dans l’Éducation nationale et invitant l’ensemble des salariés à s’en inspirer. Ensuite, toujours dans l’espoir de favoriser la mobilisation du 27 janvier, Solidaires organise un meeting numérique lundi prochain pour rassembler les troupes. Puis, elle participera à un meeting unitaire pré-manifestation avec Philippe Martinez (CGT), Yves Veyrier (FO) et Benoît Teste (FSU).

… et influence les autres

La journée interprofessionnelle du 27 janvier fera finalement converger plusieurs combats spécifiques en plus de la revendication générale sur les salaires portée par l’intersyndicale nationale. Outre les AESH et les enseignants, le secteur de l’animation rejoint la date interprofessionnelle de la semaine prochaine. Initialement, il devait se mobiliser le 8 février, après plusieurs journées de grève en fin d’année. Pour autant, tous les mouvements catégoriels ne convergent pas vers le 27 janvier. Le secteur de la santé, du médico-social et du travail social, conserve son propre calendrier avec une journée le 1er février.

Mais là aussi, la grève réussie dans l’éducation le 13 janvier crée un climat favorable à la mobilisation . « Des collègues se sont demandés s’il ne faudrait pas rejoindre les enseignants qui eux sont reçus par leur ministre, alors que nous sommes ignorés par les nôtres », explique Antoine, éducateur spécialisé et syndicaliste à Montpellier. Pour lui, outre « un élan », la grève du 13 janvier montre que « l’on peut peser ». La mobilisation du secteur sanitaire le 1er février devrait être plus fournie que la précédente en demi-teinte le 11 janvier. Et ne pas trop pâtir d’une multiplication des rendez-vous.

Quelques grèves ne font pas le printemps

« Quand un mouvement social existe, on ne parle plus trop des idées d’extrême droite. Cela permet de mettre d’autres questions sur le devant de la scène », avance le secrétaire général de la FSU. Mais la séquence ouverte par la grève massive dans l’Éducation nationale conserve de nombreuses inconnues. Ce mouvement est-il capable de durer tout en restant massif ? Certes, l’exaspération et la colère sont grandes, ravivées par les vacances à Ibiza de Jean-Michel Blanquer, mais Benoît Teste l’admet : il y a eu peu de construction à la base pour le 13 janvier. Et aucune reconduction spontanée le lendemain.

Autre question d’importance : les luttes salariales dans les entreprises encore nombreuses en ce début d’année, comme à Dassault aviation ou à General Electric s’inviteront-elles dans les rues le 27 janvier ou resteront-elles chacune dans leurs boîtes ? Et son corollaire : l’envie de faire exister ses propres revendications prendra-t-elle le pas sur un « tous ensemble » ? Les réponses risquent d’être à géométries variables. Par exemple, à Pôle emploi, la question des salaires et des conditions de travail débouche sur un appel intersyndical large à la grève pour le 1er février. Dans l’énergie, la CGT appelle à des arrêts de travail le 25 janvier pour réclamer 10 % d’augmentation. Mais ici, la grève pourrait être reconduite et déborder jusqu’au 27 janvier.

Des réponses à ces questions dépendra le climat des prochains mois : le retour des questions sociales ou le retour d’une campagne électorale naviguant dans les caniveaux de la politique. En tout cas, les syndicats CGT, FO, FSU et Solidaires ont décidé de se voir dès le lendemain de la journée interprofessionnelle. Et autre signal faible, l’UNSA a demandé de participer de nouveau à cette intersyndicale nationale.




Source: Rapportsdeforce.fr