Force jaune : savoir ne pas terminer un mouvement

De toute Ă©vidence, le mouvement des Gilets Jaunes n’a plus la force de ses grands moments, celle qui lui permettait de rassembler trĂšs largement toutes les fractions prĂ©caires pour exiger avant tout la chute du rĂ©gime, Ă©tape prioritaire sur le chemin d’une justice sociale, Ă©cologique et dĂ©mocratique. Pour autant, si personne n’a jamais osĂ© en dĂ©clarer la fin, c’est bien qu’il en subsiste des Ă©lĂ©ments substantiels et potentiellement explosifs.

Un premier Ă©lĂ©ment, caractĂ©risĂ© par sa transversalitĂ©, rĂ©side dans la radicalitĂ© des contenus politiques qui traversent, depuis le 17 novembre 2018, la quasi-totalitĂ© des franges du militantisme en France. Du syndicalisme Ă  l’autonomie, du fĂ©minisme Ă  l’antiracisme en passant par l’écologie et mĂȘme certains courants de la politique partidaire, le souffle jaune semble avoir fait l’unanimitĂ©, au moins dans les discours. Dans les pratiques, il a parfois fait des percĂ©es remarquables, comme lors des moments chauds des blocages contre la rĂ©forme des retraites. Mais malgrĂ© cet apport inestimable, rares sont les collectifs ou les organisations politiques qui soutiennent activement une date comme le 12 septembre.

Pourtant, c’est le second Ă©lĂ©ment, les forces jaunes ne sont pas tout Ă  fait Ă©teintes. Les groupes organisĂ©s en AG sont beaucoup moins nombreux qu’ils ne l’étaient, mais un peu partout des groupes affinitaires se maintiennent et se prĂ©parent. Nombreux sont celles et ceux qui, parfois individuellement, rejoignent les cortĂšges du samedi ou ceux des manifs plus classiques, regrettant qu’ils n’aient plus la force connue. Lors des dates importantes, dĂ©sormais concentrĂ©es Ă  Paris ou dans les grandes villes, ils et elles sont prĂȘts Ă  traverser des rĂ©gions entiĂšres pour occuper Ă  nouveaux les beaux quartiers, espaces de la richesse et du pouvoir.

Cette puissance subjective et les forces qu’elle soulĂšve encore suffisent amplement Ă  soutenir pleinement et activement une date comme le 12 septembre. Si des doutes subsistent, il suffit de lire les fuites gouvernementales orchestrĂ©es dans les mĂ©dias pour s’en convaincre, comme cette dĂ©claration d’un membre du gouvernement, dans Le Parisien du 26 aoĂ»t : « N’oublions pas qu’il y a toute une France paupĂ©risĂ©e, non qualifiĂ©e, de serveurs, d’employĂ©s de magasins d’habillement ou de la grande distribution, qui vont trinquer trĂšs fort. La crainte, c’est tous ceux qu’on ne pourra pas sauver. Ce sont des Gilets jaunes potentiels. »


Force rouge : mobiliser les « essentiels »

CĂŽtĂ© syndical, on pourrait questionner la pertinence d’une Ă©niĂšme date de rentrĂ©e, sans motif clair ni prĂ©paration sĂ©rieuse. Sauf que cette rentrĂ©e annonce les prĂ©misses d’une casse sociale sans prĂ©cĂ©dent. Les comitĂ©s de direction des grandes entreprises ont passĂ© l’étĂ© Ă  Ă©valuer l’énorme trou comptable laissĂ© par le covid-19 et prĂ©parent dĂ©sormais les plans de licenciement et autres programmes de « rĂ©organisation » (comprendre intensification du travail). Le gouvernement a lui dĂ©jĂ  fait savoir qu’il faudra serrer les dents et espĂšre bien qu’on n’y glissera pas un couteau.

Si la bataille des retraites a renouvelĂ© la pertinence de la grĂšve comme force de frappe, il semble difficile de compter sur une stratĂ©gie similaire pour cette rentrĂ©e. Seuls Solidaires et la FSU ont rejoint l’appel de la CGT pour le 17 septembre et la tonalitĂ© des communiquĂ©s ne fait pas toujours rĂȘver. Le secrĂ©tariat de la CGT n’y Ă©voque pas les soulĂšvements antiracistes et fĂ©ministes et semble mĂȘme railler la mouvance Ă©colo en s’exprimant « pour le maintien et le dĂ©veloppement des emplois et du potentiel de production » (mais tout de mĂȘme en faveur des 32 heures).

En revanche, les bases syndicales ont toutes les raisons de relancer les dynamiques qui les ont poussĂ©es jusqu’en mars, qui incluaient un large panel de revendications et de pratiques et qui ont montrĂ© leur capacitĂ© Ă  rassembler au-delĂ  du monde syndical. Parmi les secteurs habituellement mobilisĂ©s, on pourra sĂ»rement compter sur les cheminot·es et les enseignant·es pour qui la crise sanitaire n’a fait qu’aggraver un climat dĂ©jĂ  trĂšs sensible. Les secteurs du soin pourraient Ă©galement exprimer leur rage de voir l’hĂŽpital rafistolĂ© Ă  coup de primes sans refondation d’envergure des structures mĂ©dicales et de leur fonctionnement. Les Ă©tudiant·es et l’enseignement supĂ©rieur, qui Ă©taient parvenus Ă  rassembler largement le 5 mars contre la LPPR, auraient aussi tout intĂ©rĂȘt Ă  faire revivre le contexte prĂ©-covid.

Mais pour que cette date soit une rĂ©ussite, il faudrait surtout que les franges les plus prĂ©carisĂ©es du salariat, celles que la crise sanitaire a rendu « visibles » (aux yeux des dominants), y occupent une place importante. Si les caissiĂšres, aides Ă  domicile, Ă©boueurs, manutentionnaires, livreurs et autres professionnels de la reproduction et de la circulation doivent occuper une place « en 1Ăšre ligne », c’est surtout dans les cortĂšges des manifestations. Depuis le dĂ©confinement, de multiples rassemblements, dĂ©brayages, parfois grĂšves et blocages, ont essaimĂ© – notamment dans le tertiaire prĂ©carisĂ© – pour exiger a minima la prime covid de 1000 euros promise par Macron ou bien plutĂŽt des hausses de salaires. Cette base revendicative, autour de la revalorisation salariale des mĂ©tiers « essentiels », reste une valeur sĂ»re et un point de jonction Ă©ventuel avec la cause Gilet Jaune.

Distanciation sociale sélective

On retient de cette crise et de ces prolongements qu’elle fut surtout gĂ©rĂ©e Ă  coups de pressions et de sanctions, par des managers et des politiciens incapables d’intĂ©grer la protection des corps Ă  leur logiciel de startuper. Les dimensions du soin et de la solidaritĂ©, primordiales dans cette pĂ©riode, sont tout simplement incompatibles avec leur imaginaire gestionnaire. Comme ACTA l’a soulignĂ© Ă  travers des enquĂȘtes sur les hĂŽpitaux, les maisons de retraite, les entrepĂŽts, l’agriculture ou la grande distribution, ce sont celles et ceux que l’on dĂ©signe habituellement comme des « exĂ©cutants » qui ont le mieux endossĂ© la tĂąche consistant Ă  nous protĂ©ger toutes et tous. En dĂ©ployant des formes d’organisation autonomes liĂ©es Ă  la santĂ©, ils et elles ont dĂ©montrĂ© la possibilitĂ© et la pertinence d’un contre-pouvoir sanitaire au cƓur des institutions capitalistes. Maintenant qu’il est installĂ© et qu’il a fait ses preuves, ce cheval de Troie doit pouvoir dĂ©ployer toute sa puissance.

En focalisant l’attention sur le port d’équipements de protection individuels (EPI) comme les masques, le pouvoir Ă©tatique tente de faire oublier ce potentiel subversif. Comme c’est enseignĂ© dans le management depuis des lustres, il transfĂšre l’entiĂšre responsabilitĂ© de la protection sanitaire sur les individus, contraints de porter des masques lĂ  oĂč des transformations de plus grande ampleur seraient nĂ©cessaires. Cette logique est bien connue dans les secteurs Ă  risque, comme par exemple dans le BTP, oĂč les contremaĂźtres surveillent rigoureusement le port individuel des gants et du casque
 tout en imposant des cadences mortifĂšres.

C’est bien autour de l’enjeu des cadences – ou plus largement des formes et des rythmes de la production, de la reproduction et de la circulation – que les moyens d’une protection rĂ©elle peuvent ĂȘtre trouvĂ©s. Dans la continuitĂ© des vagues Ă©cologistes, l’argument simple consistant Ă  dire que « moins on travaille, moins on pollue » semble avoir de beaux jours devant lui. ArticulĂ© Ă  une remise en cause radicale des modes d’organisation du travail, des systĂšmes productifs et des modes d’approvisionnement, il ouvre la voie Ă  des projets politiques rĂ©volutionnaires incluant diffĂ©rentes fractions du mouvement social. Pour le prolĂ©tariat (dans sa version Ă©largie aux secteurs du tertiaire industrialisĂ©), cet enjeu fondamental de la protection des corps dĂ©passe de loin la protection face au virus. Autrement dit, si les entrepĂŽts Amazon ont fermĂ© pour cause de risque virologique, pourquoi ne resteraient-ils pas portes closes compte tenu des dĂ©gĂąts physiques, psychologiques, environnementaux et sociaux qu’ils produisent en temps normal ?

Face Ă  l’émergence de nouvelles subjectivitĂ©s dans ces domaines fondamentaux, l’obligation lĂ©gale de port du masque en extĂ©rieur et les mesures rĂ©pressives qui y sont associĂ©es paraissent dĂ©risoires. AccompagnĂ©es de discours infantilisants, elles illustrent magistralement l’incurie d’un pouvoir Ă©tatique prĂȘt Ă  distribuer des milliers d’amendes (plutĂŽt que des masques) pour ĂȘtre sĂ»r de ne rien changer d’autre. AprĂšs les fermetures de bars Ă  23 heures (Ă  Marseille), ou les interdictions de danser (dans le Var), on peut dĂ©sormais craindre que le prĂ©texte sanitaire soit constamment mobilisĂ© pour limiter tout ce qui ne gĂ©nĂšre pas de dividendes. Contre ce nouvel autoritarisme, qui suscite en retour des discours complotistes, il faut rĂ©affirmer la force collective de nos solidaritĂ©s, celle qui s’est constamment exprimĂ©e pendant le confinement, que ce soit dans les cours d’immeuble, les places de village, ou Ă  travers des formes d’organisation autonomes comme les Brigades de SolidaritĂ© Populaire.

Crash test

L’actualitĂ© politico-mĂ©diatique de ces derniers mois semble acter une sorte de basculement dans un futur glauque et totalement dĂ©composĂ©. Le casting de comiques catapultĂ©s par Macron au gouvernement bat tous les records du foutage de gueule. Des ministres violeurs Ă  ceux accusĂ©s de corruption, en passant par le retour de la fan base sarkozyste, difficile de croire que cette Ă©quipe soit destinĂ©e Ă  autre chose qu’à assurer l’emprise du macronistan dans le game prĂ©sidentiel. Les rĂ©ussites Ă©colos aux municipales, sur fond de covid, paraissent bien incertaines et semblent surtout prĂ©parer le retour d’une gauche libĂ©rale, version PS repeint en vert. Dans ce paysage lugubre, on peut quand mĂȘme remarquer une certaine fĂ©brilitĂ© au sommet de l’État : certaines mesures phares de la rĂ©forme des retraites et de l’assurance chĂŽmage1 ont pour le moment Ă©tĂ© suspendues et on peut faire l’hypothĂšse que la macronie attend de voir oĂč en est le mouvement social pour s’engager plus avant.

De toute Ă©vidence, le « plan de relance » annoncĂ© en grand pompe ne viendra pas changer grand-chose Ă  tout ça. Le saupoudrage de niches fiscales contenu dans « France Relance » fait plutĂŽt figure de perfusion destinĂ©e au maintien en vie de l’ancien monde. Il repose sur de l’argent public distribuĂ© aux entreprises sans aucun contrĂŽle, alors que la moindre allocation (chĂŽmage, vieillesse, logement
) est surveillĂ©e par des hordes de gestionnaires. Il finance Ă  la fois le capitalisme vert, avec son lot de centrales nuclĂ©aires, et le gris via un soutien massif aux industries zombies que sont l’automobile et l’aĂ©ronautique. PlutĂŽt qu’attĂ©nuer les effets de la crise (en diminuant la TVA sur les produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ© par exemple), il propose une remise au travail forcĂ©, soumise au bon vouloir des grandes entreprises. Ces politiques de l’offre ont pourtant dĂ©montrĂ© leur inefficacitĂ© Ă  subjuguer de prĂ©cĂ©dentes crises (comme la crise financiĂšre de 2008) et leur tendance Ă  s’évaporer en dividendes (CICE mon amour).

La stratĂ©gie implacable de ce plan de relance consiste finalement Ă  faire payer aux contribuables le droit de ne pas ĂȘtre licenciĂ©s par leur boĂźte, pour continuer de toucher un salaire, payer des impĂŽts et au final rembourser les dettes infinies de l’État. Il confirme Ă©galement que le systĂšme capitaliste est incapable de penser son fonctionnement autrement qu’à travers des heures sup, de la surconsommation et de la surproduction Ă  gogo. Une tendance qui va pourtant Ă  rebours des rĂ©flexes de protection largement mis en Ɠuvre pendant le confinement et qui ont consistĂ© pour beaucoup Ă  bosser et Ă  consommer moins. Si l’accent a Ă©tĂ© mis sur les salarié·es « en premiĂšre ligne » – dans une dimension sacrificielle qui devrait poser question – il faut aussi considĂ©rer la prise de distance massive qui s’est opĂ©rĂ©e vis-Ă -vis du travail. L’art de l’éviter, de le refuser, de faire autre chose, de travailler Ă  cĂŽtĂ© ou de travailler pour soi, a connu une pĂ©riode d’apothĂ©ose sur laquelle on peut s’appuyer pour envisager le monde du futur.


Corps Ă  corps

Les atteintes aux corps constituent finalement un fil rouge qui relie, sans les unifier pour le moment, les diffĂ©rentes formes de radicalitĂ© exprimĂ©es ces derniers mois. Les atteintes aux corps des femmes et aux corps racisĂ©s, dans l’entreprise, au domicile ou dans la rue, produites ou lĂ©gitimĂ©es par l’État, rejoignent les atteintes aux corps populaires pour former un tout, au cƓur de la matrice oppressive. Construire pas Ă  pas une nouvelle subjectivitĂ© politique Ă  partir de la connexion entre ces diffĂ©rents segments sociaux ; le faire de façon organisĂ©e, articulĂ©e, en Ă©tant Ă  la fois force de proposition « pour un monde meilleur » et force de destruction du vieux monde, c’est se donner les moyens de dĂ©passer le seuil – largement atteint dĂ©sormais – de l’indignation et signaler au libĂ©ralisme autoritaire qu’aucune nĂ©gociation n’est envisageable. Il ne suffira pas de deux dates de manifestation pour parvenir Ă  assembler ensemble ces points chauds de la pĂ©riode mais le mois de septembre est bien propice Ă  la relance : Ă©chauffement les 12 et 17 septembre.
12 & 17 septembre : rentrée de classe !


Article publié le 09 Sep 2020 sur Nantes.indymedia.org