Avril 30, 2016
Par Alternative Libertaire (AL)
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Le 30 mars 1946, l’attaque d’un poste de police marque le début d’une guerre civile entre les forces issues de la résistance antinazie, regroupées autour du Parti communiste grec (KKE) et les troupes gouvernementales, contrôlées par la droite (un bloc de fascistes, de royalistes et de la bourgeoisie), alliées avec la Grande-Bretagne et les États-Unis. Plus de trois ans après, à l’aube du 30 août 1949, tombe la colline de Kamenik qui était le dernier bastion de l’Armée démocratique de la Grèce (ADG), la formation militaire du ΚΚΕ. Si cette défaite fait passer définitivement le pays dans le bloc de l’Ouest, cette lutte reste une référence fondamentale pour la gauche grecque actuelle.

Le 28 octobre 1940, la monarchie grecque, sous l’influence de son allié anglais, rejette l’ultimatum de l’Italie fasciste et va à la guerre. Pendant cette période, de la « dictature » du Premier ministre Metaxas, plusieurs membres du Parti communiste principalement et de petits groupes trotskistes, sont emprisonnés ou exilés. Parmi eux se trouve le secrétaire général de KKE, Nikos Zachariadis, qui, depuis sa cellule, dans une lettre datée du 31 octobre 1940 invite les membres du Parti communiste et le peuple grec à participer à la guerre de libération nationale – dirigée par le gouvernement de Metaxas – contre l’invasion italienne. La Grèce résiste aux Italiens et stoppe l’invasion, mais elle n’est pas en mesure de réussir la même chose lorsque l’Allemagne attaque. En avril 1941, la Grèce est occupée par les troupes nazies.

L’occupation allemande va dissoudre toutes les institutions politiques dominantes. Le gouvernement grec se rend en Égypte et aucun groupe politique traditionnel ne semble privilégier l’option du conflit avec les occupants. En septembre 1941, le KKE initie la création du Front national de libération (EAM), qui à son tour en février 1942 crée des groupes de résistance armée, appelée Armée de libération du peuple grec (Elas), sous le commandement de Thanassis Klaras, plus connu sous le pseudonyme d’Aris Velouchiotis. L’EAM devient la plus grande organisation de résistance dans le pays, développant une action aussi bien politique que militaire ­contre l’occupation nazie.

La Grèce est finalement libérée en octobre 1944. La course à la succession a déjà commencé. Au début de décembre 1944 une violente crise gouvernementale se produit : le 3 décembre, à Athènes, lors d’une manifestation contre la marginalisation de l’EAM dans la vie politique, la police tire, tue 21 personnes et en blesse plus d’une centaine. Les sept ministres de l’EAM dans le gouvernement démissionnent. Des combats commencent entre l’Elas et les Anglais, qui ont débarqué à Athènes en automne, et espèrent surtout se débarrasser des communistes. Les Anglais en sortent victorieux. L’accord de Varkiza en février 1945 prévoit le désarmement de l’Elas et le pardon pour les crimes politiques commis après le 3 décembre 1944.

Immédiatement après le désarmement commence la période de la « terreur blanche », où les éléments fascistes, collaborateurs des Allemands et des autres réactionnaires persécutent et assassinent des membres et sympathisants de l’EAM et du KKE. Le gouvernement n’intervient pas pour mettre fin à ces actes terroristes, qui sont des purges à caractère idéologique et politique et parfois des représailles menées par les proches des collaborateurs tués par l’Elas (généralement des membres des bataillons de sécurité [1]).

La période de la terreur blanche va ouvrir la voie à la guerre civile. Alors que des groupes de partisans quittent spontanément les villes pour reprendre le maquis, le Parti communiste choisit finalement l’action armée pour sortir de l’impasse politique, mais aussi pour protéger les membres et sympathisants de l’EAM. Une déclaration de politique générale annonce également le choix de l’abstention pour les élections du 31 mars 1946.

La veille des élections, des partisans communistes attaquent un poste de police à Litochoro de Pieria en Macédoine. Durant les trois ans de guerre qui suivent, les troupes monarchistes et fascistes utilisent les méthodes d’une « sale guerre » pour priver l’ADG de soutiens : ratissages de la population civile, déportation, assassinats, torture, etc.

Les anarchistes face à la guerre du KKE

Les idées anarchistes ont été diffusées avant tous les courants politiques et idéologiques socialistes du XIXe siècle en Grèce. Mais les groupes anarchistes mis en place à ce moment-là n’ont pas été en mesure de durer dans le temps. Les anarchistes du XIXe siècle et du début du XXe participeront à certaines des premières grèves sauvages, qui parfois aboutissent à des soulèvements, tels que celui des mineurs en 1896 ou celui de l’île de Serifos en 1916.

Le meneur de cette dernière rébellion était le syndicaliste Kostas Speras, qui plus tard a dirigé un groupe de syndicalistes indépendants au sein de la Confédération générale des travailleurs de Grèce (GSEE) sur une ligne qui a eu beaucoup en commun avec les anarchosyndicalistes, notamment contre l’action politique des travailleurs. Ce groupe, qui a réuni quelques anarchistes, livra bataille pour empêcher la dépendance de la GSEE vis-à-vis du Parti socialiste ouvrier de Grèce qui, après un certain temps dans les années 1920, s’est transformé en Parti communiste. Cette minorité a été supprimée de la GSEE. C’est la fin des tentatives pour mettre en place un réel pôle anarchiste au sein du mouvement ouvrier en Grèce.

À partir du milieu de cette décennie la présence anarchiste est complètement éliminée dans le pays et ne réapparaîtra pas avant les années 1970, dans les dernières années de la dictature militaire. Elle se développera surtout pendant la période du nouveau régime à partir de 1974 [2].

La domination du Parti communiste et du stalinisme à partir de 1930 est complète sur le mouvement ouvrier et le mouvement révolutionnaire du pays. Les textes des anarchistes sur la résistance et la guerre civile suivent deux axes : d’un côté un récit qui est clairement influencé par le vétéran Agis Stinas, et de l’autre une vision positive de la lutte des combattants populaires pour ce qu’ils croyaient être un avenir meilleur.

Armée de criminels staliniens…

Stinas et son petit groupe trotskiste, dans lequel a servi pendant un temps le philosophe Cornelius Castoriadis avant de fuir en France, a représenté la période de l’occupation nazie selon le modèle léniniste du « défaitisme révolutionnaire » de la Première Guerre mondiale. Transposée à la Seconde Guerre mondiale, cette perspective fait des soldats allemands du IIIe Reich des travailleurs, donc frères de classe des travailleurs locaux, qui doivent ensemble transformer la guerre en révolution contre le capitalisme.

Stinas a eu l’occasion de développer ses idées dans son livre EAM-Elas-Opla [3], édité en 1984. Il critique les organisations de libération nationale, présentées comme des organisations criminelles staliniennes qui tuent des innocents sans raison particulière, en dehors de la soif de pouvoir. En même temps, il dénonce l’EAM comme la principale responsable du sauvetage du capitalisme et du système de domination politique.

De son point de vue, l’EAM a sauvé l’unité nationale et jeté les bases d’un nouveau développement national quand il n’y avait personne pour le faire. Enfin, il insiste sur le fait que l’EAM n’a pas un discours social mais privilégie la libération exclusivement nationale, avec un objectif plus profond de prise du pouvoir pour transformer la Grèce en protectorat de l’URSS, autre puissance impérialiste.

Une grande partie des anarchistes de 1974 a adopté ce discours, au moins en partie. Dans la période de publication du livre, le premier gouvernement démocratique d’Andreas Papandreou a reconnu la résistance nationale et accordé une pension aux résistants, pour intégrer les citoyens de gauche dans l’État et les institutions représentatives après des décennies d’exclusion. Le mouvement anarchiste dans le même temps a choisi le conflit global avec les partis politiques et l’État, ce qui supposait de rester au-delà et en dehors de « l’unité nationale » fabriquée. Donc la résistance nationale qui a inspiré les générations précédentes n’était rien d’autre pour les anarchistes des années 1980, qu’une matrice pour quelques vétérans qui vont intégrer insidieusement la gauche au système démocratique représentatif et à l’hétéronomie.

Les conflits avec les membres et les sympathisants du KKE et l’intolérance de ces derniers envers la gauche antiautoritaire incitent à la haine pour le parti communiste, associé à cette histoire. En même temps, la brutalité avec laquelle les membres KKE attaquent anarchistes et autonomes, crée une image convaincante de « criminel stalinien ». Enfin, le mouvement anarchiste, très jeune, essentiellement dérivé de Mai 68, ignore la génération précédente des anarchistes en Grèce, perdue dans les brumes du temps, et cherche des racines historiques et un imaginaire qui façonne l’histoire.

Le mouvement a donc en partie adopté ce récit, dont il se sent le plus proche idéologiquement, comme tout récit qui condamne le KKE, et a développé des liens organiques avec ses auteurs, comme Stinas ou Giannis Tamtakos, ancien militant trotskiste qui a rejoint le mouvement anarchiste.

…ou résistance populaire trahie ?

Contrairement à ce récit, une autre approche considère la résistance nationale comme « la résistance populaire des couches pauvres contre les oppresseurs étrangers et locaux ». Cette approche loue l’action armée des rebelles grecs, en faisant l’histoire, presque épique, de la libération. En même temps, elle critique la course au leadership qui trahit la lutte honnête des gens pour une vie meilleure par le KKE.

Les Anglais, qui voulaient éradiquer totalement l’EAM utilisent les mêmes critiques que Stinas. Pour Churchill, les résistants de l’Elas étaient des voleurs et des assassins brutaux. Au contraire, la critique de la direction absolutiste du Parti communiste ne porte pas tellement sur son « action criminelle » telle que la raconte Stinas, mais plutôt sur son « inaction criminelle ».

La politique du KKE s’est avérée être la meilleur alliée de la bourgeoisie anglaise et grecque : les signatures des accords du Liban [4], de Kazerta [5] et de Varkiza [6] ont joué un rôle perfide et destructeur dans le mouvement populaire en Grèce, ouvrant la voie à la défaite finale pendant la guerre civile.

Le KKE a été accusé de n’avoir pas voulu donner à la lutte contre les Allemands un contenu de classe, subversif, afin de maintenir les équilibres avec la bourgeoisie locale et les Britanniques. En d’autres termes, le KKE n’a pas fait la lutte pour la libération sociale, mais pour la libération nationale.

Ce deuxième point de vue a été formé et développé principalement dans la culture antifasciste du mouvement anti-autoritaire, qui s’adresse à un public élargi et tout en pratiquant la confrontation violente avec les néonazis, pour créer une origine imaginaire commune, une action commune. On peut alors associer les anarchistes aux rebelles de la résistance nationale de l’EAM.  Les critères pour soutenir l’action des rebelles ne sont plus idéologiques (qui contrôle la lutte ou quel type de société va-t-on construire ?), mais sont pragmatiques : la résistance est un conflit violent « naturel » avec les envahisseurs fascistes et leurs partenaires locaux.

Par le même argument est justifiée la guerre civile, qui est perçue comme une façon pour les combattants EAM-Elas de lutter contre le terrorisme des groupes paramilitaires. Leurs crimes ne sont pas assimilables à de la résistance. Enfin la légitimité d’utiliser des moyens similaires pour atteindre le renversement révolutionnaire passe par la revendication de la lutte qui a eu lieu dans les années 1940.

Libération nationale et guerre froide

La constitution de plusieurs fronts de libération nationale avec les marxistes-léninistes mérite une mention spéciale, non seulement parce qu’elle présageait d’une nouvelle fragmentation du monde en États-nations, mais aussi parce qu’elle a été décisive pour le développement historique du mouvement révolutionnaire mondial. L’attitude du Parti communiste, qui avait sous sa domination l’EAM et l’Elas, pendant l’occupation allemande-italienne du royaume de Grèce, est caractéristique de tous les partis staliniens.

Les chefs du parti communiste ont dirigé la gauche populaire de cette époque dans une lutte sanglante pour la réalisation de « l’indépendance nationale », le rétablissement de ­l’État-nation, contrôlée par une dictature du prolétariat instaurée et protégée par l’Union soviétique. L’objectif ultime n’a pas été atteint, parce que la Grèce est tombée dans le camp de l’Angleterre, restant ainsi à l’extérieur du bloc de l’est.

Nous notons ici que cet aspect est renforcé par l’argument selon lequel l’EAM et les mouvements de libération nationale sont le dernier sauveur de l’État-nation, ce que défend Stinas, mais en évitant toutefois les excès verbaux passionnés de Stinas, qui le rapproche de la droite. Il est évident que ces questions sont complexes et qu’une analyse plus fine, qu’il reste à formuler, serait utile pour mieux comprendre le mouvement révolutionnaire.

Aris Tsioumas Traduction Natasa Panagou




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