François Koenigstein, qui se faisait appeler Ravachol du nom de sa mère, naquit à Saint-Chamond d’un père hollandais, lamineur aux forges d’Isieux, et d’une mère moulinière en soie. Il fut placé en nourrice de sa naissance à l’âge de trois ans, puis à l’asile jusqu’à l’âge de sept ans. Son père repartit en Hollande, laissant sa femme sans ressources avec ses quatre enfants. Elle plaça alors François, qui était l’aîné, comme garçon de ferme. Il avait huit ans et était à peine assez haut pour attacher ou détacher les vaches. Il fut ensuite berger pour le compte de différents fermiers. De l’âge de treize ans à l’âge de seize ans, il fut apprenti teinturier, puis ouvrier dans la même maison. Ses gains permirent à sa mère de sortir son jeune frère de l’asile des enfants assistés. Renvoyé pour faits de grève, il partit pour Lyon où il travailla un an comme teinturier.

De retour à Saint-Chamond, il fut embauché dans l’usine métallurgique où avait travaillé son père, avant dereprendre son métier de teinturier. L’année de ses dix-huit ans, la lecture du Juif errant d’Eugène Sue et une conférence de la socialiste Paule Minck venue à Saint-Chamond, l’ébranlèrent dans ses convictions religieuses. Il fréquenta ensuite régulièrement des réunions publiques et lut la presse collectiviste. A l’âge de vingt et un ans, il devint membre d’un cercle d’études sociales qui invita à plusieurs reprises des conférenciers anarchistes lyonnais et stéphanois. Ces derniers exercèrent sur lui une influence grandissante. Il fréquentait alors des cours du soir, de niveau élémentaire, et d ‘autres spécialisés en chimie, mais avait beaucoup de mal à assimiler ces connaissances, n’ayant fréquenté l’école que pendant deux ou trois saisons d’hiver, entre l’âge de huit ans et l’âge de onze ans. A la suite d’un vol d’acide sulfurique, son patron ayant appris qu’il était anarchiste le renvoya ainsi que son frère. Ils ne trouvèrent pas à se réembaucher sur place et commirent alors quelques larcins pour subvenir aux besoins de la famille, avant de partir pour Saint Etienne, où la mère les suivit. Ravachol lui remettait l’intégralité de sa paie . Il apprit à jouer de l’accordéon pour gagner quelque argent supplémentaire le dimanche dans les bals et composa même quelques chansons. Les périodes de chômage étant fréquentes, il se mit à faire de la contrebande d’alcool, puis se lança dans la fabrication de fausse monnaie.

Ravachol à Saint-Étienne

A l’âge de trente ans, il devint l’amant d’une femme mariée, mère de deux enfants. Ses besoins d’argent augmentèrent alors : « Je voulais faire le bonheur de ma maîtresse et le mien, nous mettre pour l’avenir à l’abri de toute misère. L’idée du vol en grand me vint à l’esprit. Je me disais qu’ici-bas, nous étions tous égaux et nous devions avoir les mêmes moyens pour se procurer le bonheur. ». En 1891, il passa à l’acte : dans la nuit du 14 au 15 mai 1891, il viola la sépulture de la comtesse de la Rochetaillée récemment enterrée au cimetière de Saint-Jean-Bonnefonds, sans trouver les bijoux dont on la disait parée. Le 18 juin, il se rendit à Chambles, où vivait d’aumônes, depuis une cinquantaine d’années, un vieillard de quatre-vingt-douze ans, qui avait ainsi amassé une importante fortune. Pour faire taire l’ermite qui criait et se débattait, Ravachol l’étrangla, puis le dévalisa. Ne pouvant emporter l’or en une seule fois, il retourna à plusieurs reprises sur les lieux et se fit repérer. Arrêté quelques jours après le crime, il parvint à s’enfuir et gagna Paris. Il se réfugia alors à Saint-Denis chez le compagnon Chaumentin, dont la femme était très liée à celle de l’anarchiste Decamps, arrêté à Clichy le premier mai précédent avec deux compagnons lors d’une bagarre avec les forces de l’ordre à l’issue d’une manifestation. En août 1891, alors que Ravachol était hébergé depuis un peu plus d’un mois chez son hôte, deux des anarchistes de Clichy furent condamnés à des peines de cinq et trois ans de prison ferme après un réquisitoire d’une invraisemblable sévérité du procureur Bulot qui avait requis contre eux la peine capitale. Pour les venger, Ravachol déposa, le 11 mars 1892, une marmite emplie de dynamite au domicile du président Benoît qui avait dirigé les débats lors du procès avant de s’attaquer le 27 mars suivant à l’immeuble habité par le substitut Bulot. Les dégâts matériels furent considérables et quelques personnes furent blessées mais il n’y eut aucun mort à déplorer. La police, informée par une indicatrice qui fréquentait chez Chaumentin, et sachant que Ravachol était l’auteur des attentats, communiqua son signalement à la presse. Le 30 mars, il fut reconnu et dénoncé par un garçon du restaurant Véry auquel il avait tenu imprudemment des propos subversifs le jour même de la seconde explosion.

Détenu, Ravachol fut surveillé nuit et jour par trois inspecteurs de police. Le soir même de son arrestation, il leur exposa ses conceptions anarchistes, qu’ils consignèrent dans un rapport. Ravachol évoquait un monde sans argent, sans propriété et sans patrons, un monde égalitaire dans lequel il ne serait pas nécessaire de travailler plus de deux heures par jour et exposait ses vues sur l’amour libre, sur l’inutilité de la religion et de l’armée et la fin des nations, l’univers entier étant la patrie de tous et toutes. Du 10 au 17 avril, Ravachol commença à dicter ses mémoires à ses gardiens de sa naissance jusqu’à sa première arrestation et sa fuite à Paris. Elles s’interrompent brusquement, les inspecteurs ayant refusé, peut-être sur ordre, de continuer à les transcrire. Le 26 avril, Ravachol et quatre coinculpés, Charles Simon, dit Biscuit, Charles Chaumentin, Jas-Béala et Rosalie Soubert comparurent devant la cour d’assises de la Seine, notamment pour le vol de dynamite qui avait servi à préparer les engins. Un impressionnant dispositif de sécurité avait été prévu, une bombe ayant éclaté la veille au restaurant Véry, faisant deux morts. Ravachol prit sur lui toutes les responsabilités et expliqua ses actes par la volonté de venger les anarchistes condamnés. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, ainsi que le jeune Simon âgé de dix-huit ans, les autres furent acquittés. Simon devait être abattu deux ans plus tard au bagne lors d’une révolte de forçats aux Iles du Salut.

Ravachol pose la bombe

Ravachol, lui, n’en avait pas fini avec la justice. Le 21 juin suivant, il comparaissait devant la cour d’assises de la Loire pour répondre de crimes et délits antérieurs aux explosions. Outre la violation de sépulture et l’assassinat de l’ermite de Chambles qu’il avait toujours reconnus, on l’accusa de plusieurs autres assassinats qu’il nia avoir commis. Ravachol déclara avoir tué d’abord pour satisfaire ses besoins personnels, puis pour venir en aide à la cause anarchiste. Son frère et sa sœur parlèrent en sa faveur, déclarant qu’il avait joué auprès d’eux le rôle d’un père, travaillant dur dès l’enfance pour subvenir à leurs besoins. Tout au long des audiences, Ravachol ne se départit pas de son calme, il accueillit sa condamnation à mort au cri de : « Vive l’Anarchie » et fut exécuté le 11 juillet 1992 à Montbrison. Il refusa l’assistance de l’aumônier de la prison et marcha jusqu’à la guillotine en chantant une chanson du Père Duchesne très anticléricale.

L’arrestation de Ravachol par Flavio Constantini

En raison des actes crapuleux qu’il avait commis dans sa région natale et de la rocambolesque évasion qui avait suivi sa première arrestation, le personnage de Ravachol fut sujet à controverses et nombreux furent les anarchistes qui refusaient de le reconnaître comme un des leurs. Mais son attitude lors des deux procès et le caractère indiscutablement politique des deux attentats parisiens provoquèrent un revirement en sa faveur et lui valurent le respect des compagnons.

Derniers écrits de Ravachol

Sa renommée fut considérable : des complaintes évoquèrent sa destinée ou appelèrent à la vengeance, une chanson exaltant ses exploits, La Ravachole, fut composée sur l’air de La Carmagnole et du Ça ira, des feuilletons lui furent consacrés. Elisée Reclus écrivait le 28 juin 1892 au journal Sempre Avanti de Livourne : « Loin de jeter l’anathème à Ravachol, j’admire au contraire son courage, sa bonté, sa grandeur d’âme, la générosité avec laquelle il pardonne à ses ennemis, voire à ses dénonciateurs. Je connais peu d’hommes le surpassant en noblesse. Ravachol est un héros d’une magnanimité peu commune. » tandis que Charles Malato, le 1er septembre 1894, s’exprimait ainsi dans The Fortnighty Review : « Ravachol était une de ces personnalités déconcertantes qui peuvent laisser à la postérité la réputation d’un héros ou d’un bandit, suivant l’époque où ils vivent et le monde où ils se meuvent. »

Source Le Maitron : https://maitron.fr/spip.php?article154050

Déclaration de Ravachol à son procès

Ce texte clair, que Ravachol avait écrit pour son procès à Montbrison, le 21 juin 1892, est devenu une référence. D’ailleurs, au bout de quelques paroles, les juges lui ont interdit de le déclamer. [1]

Si je prends la parole, ce n’est pas pour me défendre des actes dont on m’accuse, car seule la société, qui par son organisation met les hommes en lutte continuelle les uns contre les autres, est responsable.

En effet, ne voit-on pas aujourd’hui dans toutes les classes et dans toutes les fonctions des personnes qui désirent, je ne dirai pas la mort, parce que cela sonne mal à l’oreille, mais le malheur de leurs semblables, si cela peut leur procurer des avantages. Exemple : un patron ne fait-il pas des vœux pour voir un concurrent disparaître ; tous les commerçants en général ne voudraient-ils pas, et cela réciproquement, être seuls à jouir des avantages que peut rapporter ce genre d’occupations ? L’ouvrier sans emploi ne souhaite-t-il pas, pour obtenir du travail, que pour un motif quelconque celui qui est occupé soit rejeté de l’atelier ? Eh bien, dans une société où de pareils faits se produisent on n’a pas à être surpris des actes dans le genre de ceux qu’on me reproche, qui ne sont que la conséquence logique de la lutte pour l’existence que se font les hommes qui, pour vivre, sont obligés d’employer toute espèce de moyen.

Et, puisque chacun est pour soi, celui qui est dans la nécessité n’en est-il pas réduit a penser :

« Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je n’ai pas à hésiter, lorsque j’ai faim, à employer les moyens qui sont à ma disposition, au risque de faire des victimes ! Les patrons, lorsqu’ils renvoient des ouvriers, s’inquiètent-ils s’ils vont mourir de faim ? Tous ceux qui ont du superflu s’occupent-ils s’il y a des gens qui manquent des choses nécessaires ? »

Il y en a bien quelques-uns qui donnent des secours, mais ils sont impuissants à soulager tous ceux qui sont dans la nécessité et qui mourront prématurément par suite des privations de toutes sortes, ou volontairement par les suicides de tous genres pour mettre fin à une existence misérable et ne pas avoir à supporter les rigueurs de la faim, les hontes et les humiliations sans nombre, et sans espoir de les voir finir. Ainsi ils ont la famille Hayem et le femme Souhain qui a donné la mort à ses enfants pour ne pas les voir plus longtemps souffrir, et toutes les femmes qui, dans la crainte de ne pas pouvoir nourrir un enfant, n’hésitent pas à compromettre leur santé et leur vie en détruisant dans leur sein le fruit de leurs amours. Et toutes ces choses se passent au milieu de l’abondance de toutes espèces de produits ! On comprendrait que cela ait lieu dans un pays où les produits sont rares, où il y a la famine.

Mais en France, où règne l’abondance, où les boucheries sont bondées de viande, les boulangeries de pain, où les vêtements, la chaussure sont entassés dans les magasins, où il y a des logements inoccupés !

Comment admettre que tout est bien dans la société, quand le contraire se voit d’une façon aussi claire ?

Il y a bien des gens qui plaindront toutes ces victimes, mais qui vous diront qu’ils n’y peuvent rien.

Que chacun se débrouille comme il peut !

Que peut-il faire celui qui manque du nécessaire en travaillant, s’il vient à chômer ? Il n’a qu’à se laisser mourir de faim. Alors on jettera quelques paroles de pitié sur son cadavre.

C’est ce que j’ai voulu laisser à d’autres. J’ai préféré me faire contrebandier, faux monnayeur, voleur, meurtrier et assassin. J’aurais pu mendier : c’est dégradant et lâche et c’est même puni par vos lois qui font un délit de la misère. Si tous les nécessiteux, au lieu d’attendre, prenaient où il y a et par n’importe quel moyen, les satisfaits comprendraient peut-être plus vite qu’il y a danger à vouloir consacrer l’état social actuel, où l’inquiétude est permanente et la vie menacée à chaque instant.

On finira sans doute plus vite par comprendre que les anarchistes ont raison lorsqu’ils disent que pour avoir la tranquillité morale et physique, il faut détruire les causes qui engendrent les crimes et les criminels : ce n’est pas en supprimant celui qui, plutôt que de mourir d’une mort lente par suite des privations qu’il a eues et aurait à supporter, sans espoir de les voir finir, préfère, s’il a un peu d’énergie, prendre violemment ce qui peut lui assurer le bien-être, même au risque de sa mort qui ne peut être qu’un terme à ses souffrances.

Voilà pourquoi j’ai commis les actes que l’on me reproche et qui ne sont que la conséquence logique de l’état barbare d’une société qui ne fait qu’augmenter le nombre de ses victimes par la rigueur de ses lois qui sévissent contre les effets sans jamais toucher aux causes ; on dit qu’il faut être cruel pour donner la mort à son semblable, mais ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu’on ne s’y résout que pour l’éviter soi-même.

De même, vous, messieurs les jurés, qui, sans doute, allez me condamner à la peine de mort, parce que vous croirez que c’est une nécessité et que ma disparition sera une satisfaction pour vous qui avez horreur de voir couler le sang humain, mais qui, lorsque vous croirez qu’il sera utile de le verser pour assurer la sécurité de votre existence, n’hésiterez pas plus que moi à le faire, avec cette différence que vous le ferez sans courir aucun danger, tandis que, au contraire, moi j’agissais aux risque et péril de ma liberté et de ma vie.

Eh bien, messieurs, il n’y a plus de criminels à juger, mais les causes du crime a détruire. En créant les articles du Code, les législateurs ont oublié qu’ils n’attaquaient pas les causes mais simplement les effets, et qu’alors ils ne détruisaient aucunement le crime ; en vérité, les causes existant, toujours les effets en découleront. Toujours il y aura des criminels, car aujourd’hui vous en détruisez un, demain il y en aura dix qui naîtront.

Que faut-il alors ? Détruire la misère, ce germe de crime, en assurant à chacun la satisfaction de tous les besoins ! Et combien cela est facile à réaliser ! Il suffirait d’établir la société sur de nouvelles bases où tout serait en commun, et où chacun, produisant selon ses aptitudes et ses forces, pourrait consommer selon ses besoins.

Alors on ne verra plus des gens comme l’ermite de Notre-Dame-de-Grâce et autres mendier un métal dont ils deviennent les esclaves et les victimes ! On ne verra plus les femmes céder leurs appas, comme une vulgaire marchandise, en échange de ce même métal qui nous empêche bien souvent de reconnaître si l’affection est vraiment sincère. On ne verra plus des hommes comme Pranzini, Prado, Berland, Anastay et autres qui, toujours pour avoir de ce métal, en arrivent à donner la mort ! Cela démontre clairement que la cause de tous les crimes est toujours la même et qu’il faut vraiment être insensé pour ne pas la voir.

Oui, je le répète : c’est la société qui fait les criminels, et vous jurés, au lieu de les frapper, vous devriez employer votre intelligence et vos forces à transformer la société. Du coup, vous supprimeriez tous les crimes ; et votre œuvre, en s’attaquant aux causes, serait plus grande et plus féconde que n’est votre justice qui s’amoindrit à punir les effets.

Je ne suis qu’un ouvrier sans instruction ; mais parce que j’ai vécu l’existence des miséreux, je sens mieux qu’un riche bourgeois l’iniquité de vos lois répressives. Où prenez-vous le droit de tuer ou d’enfermer un homme qui, mis sur terre avec la nécessité de vivre, s’est vu dans la nécessité de prendre ce dont il manquait pour se nourrir ? J’ai travaillé pour vivre et faire vivre les miens ; tant que ni moi ni les miens n’avons pas trop souffert, je suis resté ce que vous appelez honnête. Puis le travail a manqué, et avec le chômage est venue la faim. C’est alors que cette grande loi de la nature, cette voix impérieuse qui n’admet pas de réplique, l’instinct de la conservation, me poussa à commettre certains des crimes et délits que vous me reprochez et dont je reconnais être l’auteur.

Jugez-moi, messieurs les jurés, mais si vous m’avez compris, en me jugeant jugez tous les malheureux dont la misère, alliée à la fierté naturelle, a fait des criminels, et dont la richesse, dont l’aisance même aurait fait des honnêtes gens !

Une société intelligente en aurait fait des gens comme tout le monde !

Ravachol


Article publié le 11 Juil 2020 sur Lenumerozero.info