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Le scrutin présidentiel d’avril 2022 a consacré l’émergence d’un pôle néoréformiste à vocation gouvernementale autour de la France insoumise. Pourquoi parler de « néoréformisme » ? Au-delà des promesses, que pourrait, concrètement, un tel gouvernement ? Qu’est-ce que ce phénomène nouveau change pour les luttes collectives ? Et comment doivent se positionner les révolutionnaires libertaires vis-à-vis de ce ­phénomène ?

La présidentielle de 2022 a recomposé le paysage politique. À gauche a été formée, en vue des législatives, la Nouvelle ­Union populaire ­écologique et sociale (Nupes), regroupant La France insoumise (LFI, hégémonique), EELV et le PCF (à la remorque) et le PS (en cours d’implosion).

Avec le leadership de LFI sur la gauche de gouvernement, on assiste à un phénomène que les moins de 40 ans ne peuvent pas con­naître  : le retour d’un « espoir à gauche » (voir notre édito).

En effet, LFI a des chances d’accéder un jour au pouvoir, et est dotée d’un programme vraiment réformiste

– ou plutôt néoréformiste. Ces notions ont cependant été galvaudées, et une clarification s’impose.

Trois âges du réformisme

Le réformisme historique, ­formé dans les années 1890, se distinguait du courant révolutionnaire (anarchiste, blanquiste, allemaniste…) en ce qu’il prétendait parvenir au socialisme ni par la grève générale ni par un renversement des institutions bourgeoises (un « grand chambardement »), mais par l’élection d’une majorité socialiste au parlement. Par des réformes graduelles, on procéderait alors peu à peu au remplacement du capitalisme par le socialisme. Comme si les classes possédantes allaient, fair-play, s’incliner et laisser faire. Cela apparaît aujourd’hui passablement utopique, mais cette croyance a été – avec des hauts et des bas – véhiculée par la social-démocratie en France jusque dans les années 1970.

Le réformisme gestionnaire est l’enfant des années 1980-1990, quand le réformisme a abandonné l’objectif théorique d’un dépassement du capitalisme vers le socialisme. L’ambition s’est réduite à une simple gestion sociale du capitalisme, « dans l’intérêt des travailleurs ». Mais la logique gestionnaire a vite prévalu. Et suivant cette logique, pour que la richesse « ruisselle », il faut une économie « compé­titive ». Aussi, dans tous les pays où la gauche a été au pouvoir, elle a embrassé plus ou moins rapidement l’idéologie libérale et s’est mise au service du patronat.

Le néoréformisme dont on peut aujourd’hui taxer La France insoumise, c’est la réinvention non du réformisme historique – car LFI n’ambitionne pas de dépasser le capitalisme – mais du réformisme gestionnaire, avec la prétention de gérer le capitalisme en en réorientant la finalité par le biais de la « planification écologique ». Ce tropisme écologique, conséquence du péril qui menace l’humanité, constitue la nouveauté qui autorise à parler de « néoréformisme ».

Deux questions stratégiques se posent pour les révolutionnaires quant à ce néoréformisme. La première relève de la prospective : que ferait, concrètement, LFI parvenue au pouvoir ? La seconde relève du positionnement : quelle devrait être l’attitude des révolutionnaires et du mouvement social, en présence d’un tel gouvernement ?

Promesses tenables et intenables

On peut tenter de répondre à la première question en partant des promesses contenues dans le programme L’Avenir en commun, et répercutées dans le programme de la Nupes. Y sont agrégées des dizaines de revendications concrètes portées par le mouvement social en matière de salaires, temps de travail, lutte contre la précarité et les discriminations, logement, numérique, etc. Mais on y trouve surtout une colonne vertébrale – la planification écologique – et un projet que l’on jugera passablement accessoire – « la VIe République ». Il serait vain d’entrer ici dans le détail, mais on peut anticiper de la façon suivante.

Primo, les promesses faciles à tenir portent sur l’abrogation des contre-réformes emblématiques des années 2000-2010 : la casse des retraites, celle de l’assurance-chômage, la loi El Khomri, la loi Sécurité globale, la tarification à l’activité dans les hôpitaux, la suppression de l’ISF, etc. Il serait également aisé de régulariser les sans-papiers et d’injecter 1 milliard d’euros dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Secundo, bien plus ardues sont les promesses qui heurtent frontalement les intérêts du lobby nucléaire, de l’armée, du patronat, ou qui contreviennent aux traités européens. C’est la sortie du nucléaire en premier lieu. Mais aussi la sortie de l’Otan. Mais encore l’augmentation des salaires, l’interdiction des licenciements dans les entreprises qui versent des dividendes, les 32 heures, la résorption de la précarité, les nationalisations dans les secteurs énergétique, du transport ou de l’eau.

Tertio, il y a les promesses impossibles à tenir sans rupture avec le capitalisme : la planification écologique et la relocalisation industrielle. Celles-ci ne sont envisageables qu’avec une socialisation de ­l’économie d’une tout autre ampleur que les vœux pieux, les mesures de régulation et les quelques nationalisations envisagées. Comment imaginer planifier en laissant entre les mains des capitalistes et du ­marché des secteurs aussi stratégiques que la chimie, la métallurgie, l’industrie pharmaceutique, le BTP, l’agro-alimentaire, le secteur bancaire… ? On touche là à la contradiction fondamentale du réformisme : il fait des promesses qu’il ne peut pas tenir, à moins d’y être con­traint par un mouvement révolutionnaire extérieur.

Quelle attitude du mouvement social ?

Partant de là, quel doit être l’état d’esprit des révolutionnaires, du syndicalisme de lutte, et plus largement de l’ensemble du mouvement social ? Vis-à-vis d’un gouvernement qui promet une rupture avec l’ordre ancien, il y a trois attitudes possibles.

Le soutien suiviste, lorsque le gouvernement fixe le calendrier des réformes et que le mouvement social, « associé » à leur mise en œuvre, y subordonne son action.

La vigilance, lorsque le gouvernement fixe le calendrier et que le mouvement social scrute le contenu des réformes, récrimine et exige la fidélité aux promesses.

L’indépendance d’action, lors­que le mouvement social reste fidèle à ses propres revendications et à son propre calendrier, ne subordonne pas son action et oblige le patronat et le gouvernement à lui répondre.

D’aucuns estimeront que le mouvement syndical et social est si affaibli aujourd’hui qu’il ne parvient guère à fixer son propre calendrier d’action au niveau national. Nous répondrons qu’il s’affaiblirait encore plus à se placer dans la roue d’un gouvernement, même néoréformiste. Et que son action se renforcerait au fil des déceptions et des promesses inévitablement non tenues par un tel gouvernement.

La pire configuration serait ­l’anesthésie, comme en 1981-1983, quand ­l’idée qu’il ne fallait pas déstabiliser les « camarades minis­tres » a démobilisé le syndicalisme, alors qu’il aurait au contraire fallu une action massive et résolue pour tétaniser le patronat et ouvrir tous les possibles.

Quelle attitude des révolutionnaires ?

Cette indépendance d’action doit s’accompagner d’une vision politique, qui passe au moins par une critique du néoréformisme. Non pas pour le condamner ou le dénigrer systématiquement. Décréter « Mélenchon = Macron » serait une posture ultragauche à la fois inaudible et fausse. Mais il faut combattre les mystifications et les illusions néfastes que le « nouvel espoir à gauche » pourrait engendrer. Cette critique pourrait suivre trois lignes :

– une critique sur la démarche réformiste elle-même : les libertaires luttent bien sûr pour des réformes qui améliorent le quotidien, mais nous préférons mille fois des réformes arrachées par l’action directe des travailleuses et des travailleurs – parce qu’elle est créatrice de solidarité, de conscience de classe, de conscience révolutionnaire même – à des réformes octroyées par le pouvoir, qui entretiennent la culture de délégation.

– une critique des promesses intenables : il n’y aura pas de « planification écologique » sans socialisation des moyens de production et d’échange. Et la socialisation n’est pas la « nationalisation » (propriété étatique susceptible d’être reprivatisée par le gouvernement suivant) mais bien placement des grands moyens de production et d’échange sous le régime des « biens communs » inaliénables, gérés par les travailleuses et travailleurs eux-mêmes.

– une critique de la répression que ce gouvernement engagerait contre les mouvements sociaux ayant conservé leur indépendance d’action. Que ferait-il vis-à-vis des sans-papiers, des antinucléaires de Bure, des gilets jaunes ? Le maintien de l’ordre est souvent le moment de vérité d’un pouvoir qui prétend rompre avec l’ordre ancien…

Articulée à cette critique, il faut défendre qu’une rupture avec le capitalisme est la seule voie pour réorienter radicalement l’économie – par exemple via le communisme libertaire – afin de changer la société et de préserver la planète.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)




Source: Unioncommunistelibertaire.org