Janvier 17, 2022
Par Partage Noir
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W.C. Owen dresse pour Freedom un rapide portrait de l’homme qui fut l’un des initiateurs de la Révolution mexicaine. Forte personnalité, exigeant beaucoup de lui et des autres, il resta fidèle à ses convictions, refusant honneurs et sinécures.


Ricardo Flores Magón est mort. D’habitude, la nouvelle d’une mort m’affecte peu, mais dans ce cas, je ressens un sentiment différent. Ce n’est pas parce qu’après de longues années d’emprisonnement et d’exil, cet indomptable défenseur de la liberté est mort en prison. Un sentiment plus grand que celui de la pitié ou de deuil personnel m’envahit. Pour des raisons que je ne peux analyser, cette mort m’apparaît comme le résumé d’une époque et éveille des pensées et des sentiments que j’ai peine à exprimer. J’ai l’impression qu’une force qui était essentielle a cessé d’opérer.

Il me semble que tous ceux qui ont eu des relations étroites avec Ricardo Flores Magón auront le même sentiment que moi. Quelque chose l’avait marqué d’une empreinte particulière. Quelles que soient les conditions où il se trouvait, il demeurait toujours quelqu’un, une force à prendre en compte, une personnalité qui ne pouvait pas être ignorée. Même les officiels de la cour et du pénitencier, dont l’instinct naturel était de le considérer comme un hors-la-loi, lorsque je discutai de ce point avec eux, reconnurent être parfaitement conscients de ce fait.

C’est, je le pense, parce que l’homme était si manifestement sincère ; si déterminé dans sa conviction que, quoi qu’on puisse vouloir garder sous silence, il devait parler ; si profond dans sa détermination à jouer son rôle dans ce grand combat pour la fin de l’esclavage des hommes qu’il devait individuellement, quel qu’en soit le prix, se battre jusqu’à son dernier souffle. Tout ce qui oppressait, il le haïssait, que ce soit un gouvernement ou un monopole foncier, la superstition religieuse ou la haute finance. Mexicain, il savait comment cela avait anéanti son peuple ; anarchiste, il comprenait que ceci était le sort des déshérités, de tous ceux qui se sont laissés réduire à l’impuissance à travers le monde. Des vagues d’indignation vertueuse agitent la plupart d’entre nous périodiquement, mais Magón, lui, m’apparaissait comme un volcan jamais endormi.

Contre le tyran

Si je m’en souviens bien, c’était à San Luis Potosí il y a environ trente ans, que Ricardo Magón, alors jeune journaliste, fit un bond dans la notoriété. De façon caractéristique, il arriva dans un bond. Le Parti de la libre pensée était réuni en convention et, en accord avec ses traditions, concentrait ses débats sur les dénonciations de l’Eglise catholique romaine. Ricardo, tel qu’on me l’a rapporté, jeta littéralement la panique dans la convention avec un discours dans lequel il attaquait Porfirio Díaz, dictateur omnipotent du Mexique, comme l’homme qui vendait le Mexique à Wall Street et était, par conséquent, la véritable source de tous les maux du pays.

Librado Rivera.

Bien entendu, la dénonciation de l’Eglise était à l’époque à la fois populaire et sans danger, alors qu’attaquer Díaz était un acte sans précédent et plein de danger. Cela rapporta à Ricardo l’amitié éternelle de Librado Rivera qui, plus tard, devait partager son sort et maintenant lui survit au pénitencier de Leavenworth ; mais cela lui valut, ainsi qu’à son frère Enrique et à Rivera, de devenir la cible désignée de la colère du dictateur. Malgré cela, le trio fomenta et activa avec une grande énergie une agitation basée sur leurs idées jusqu’à ce que, après plusieurs emprisonnements, il leur devint impossible de rester au Mexique et émigrèrent aux États-Unis. Ils avaient lancé la balle. Avec une grande audace, ils avaient donné le départ du mouvement économique qui allait finalement conduire Porfirio Díaz en exil. De la façon dont je vois les chose, l’initiateur des initiateurs est toujours l’homme vrai mais, pour lui, la route qu’il ouvre conduit toujours à la croix.

Ricardo Magón, j’en suis tout à fait sûr, présagea clairement cela et, au cours des conversations, il l’acceptait stoïquement comme le prix à payer. Il était souvent beaucoup trop influencé par ses penchants ou ses inimitiés personnels et il ne trouvait que très rarement des qualités à ses adversaires. Mais pour ce qui était des problèmes fondamentaux, je l’ai toujours trouvé juste parce qu’il ne négligeait pas les faits importants. A maintes reprises, je considérais ses condamnations comme des plus injustes, mais habituellement les hommes qu’il avait si violemment critiqués se révélaient être des politiciens opportunistes, comme il les avait dénoncés auparavant. Il était des plus agressifs, des plus positifs et cela lui valait des ennemis aussi bien que des amis.

John Kenneth Turner et sa femme Ethel.

Je commençai à m’intéresser personnellement aux Magón grâce à la lecture de l’ouvrage de John Kenneth Turner Barbarous Mexico (Mexique barbare), mais c’est leur haine passionnée d’un système social qui semble capable de ne penser qu’en dollars qui me rapprocha d’eux. Depuis bien des années, ma conviction la plus profonde était que le mythe du veau d’or est le plus ignoble de tous les mythes et le plus grand obstacle au progrès que notre race, en raison des conquêtes intellectuelles des siècles passés, doit absolument franchir. J’ai rencontré bien des hommes et des femmes qui partageaient ce point de vue, mais aucun aussi convaincu que l’étaient les Magón. Je pense que Ricardo était complètement persuadé que le pire de tous les destins pour le Mexique aurait été de tomber sans défense sous le joug de Wall Street. La grande évidence qu’il percevait était que l’humanité entière était enchaînée au char du pouvoir de l’argent triomphant brutalement, et qu’elle devait se libérer seule ou périr. Je partageais moi-même le point de vue. Mon étude de la Révolution mexicaine, le constat que je fis de la façon dont la ploutocratie avait soutiré au Mexique tout ce qui était bon à prendre, transformèrent une idée vague et théorique en conviction profonde.

Une forte personnalité

Ricardo Magón fut l’un des écrivains les plus forts que le mouvement révolutionnaire ait produit. Excepté les moments où il se laissa emporter dans des polémiques déplorables, il ne s’éparpilla pas dans les détails mineurs. Il s’attaqua invariablement aux problèmes majeurs, et ceci avec une fermeté extraordinaire. A travers toute son œuvre on ressent l’attrait pour les plus grandes et, par conséquent, pour les plus fortes émotions ; pour l’héroïsme. Il exigeait beaucoup des hommes. Je doute qu’il avait eu connaissance des écrits de Nietzsche, mais il était à mes yeux un autre Nietzsche, mais un Nietzsche démocratique. Bien que, chez ce type de personnages, il y ait toujours un fort courant aristocratique. Ils insistent sur le meilleur : sur la réalisation de leur idéal dans son entier ; et pour cette réalisation, nul sacrifice n’est trop grand à leurs yeux.

Je n’ai pas le désir d’écrire une biographie ou un panégyrique, mais je me contenterai de partager quelques souvenirs personnels qui vous éclaireront peut-être sur l’homme en question. Je me souviens qu’il avait été averti de poursuites judiciaires imminentes et qu’il avait refusé de se retirer en lieu sûr pour ne pas désorganiser le mouvement… Lorsque, après un délai de plusieurs semaines, on obtint sa liberté sous caution, il se rendit directement au local de Regeneración et, en l’espace d’une heure, il s’était de nouveau attelé à la tâche de correspondance à laquelle il consacrait probablement huit heures pleines chaque jour. Je n’ai jamais rencontré de propagandiste si industrieux, à l’exception peut-être de son frère Enrique. Il vivait misérablement et, autant que je puisse l’affirmer, n’avait pas de vices personnels. Il n’avait de toute façon pas de temps à y consacrer.

Lors de ma première visite à Regeneración, je remarquai un gros colis et j’appris qu’il contenait uniquement des exemplaires de la Conquête du Pain de Kropotkine qui seraient envoyés par bateau au Mexique. Pendant des années, ces hommes poursuivirent avec une infinie ténacité et aux dépens de leurs maigres ressources personnelles, ce travail de titan. Leur grande idée était le développement de personnalités révolutionnaires. Ils avaient une admiration sans bornes pour Kropotkine ; admiration, à mon idée, non critiquable.

Lorsque je succédais à John Kenneth Turner [1] en qualité de rédacteur des pages anglaises de Regeneración, le tirage était de 17 000 exemplaires [2] et le journal aurait dû faire des bénéfices. Chaque « cent » gagné était dépensé à diffuser la propagande. Nous avions entre 600 à 700 journaux sur notre liste d’échange libre et nous avions obtenu des entrefilets très complets à travers le monde latino-américain. Notre but le plus important était d’unifier l’opinion latino-américaine au Mexique, en Amérique centrale et en Amérique latine contre l’invasion de la ploutocratie, et de créer un sentiment suffisamment fort aux États-Unis pour empêcher une intervention perpétuellement brandie. Je crois que Ricardo considérait cette dernière tâche comme le devoir particulier de Regeneración, et c’est pour cette raison qu’il s’opposa au transfert du journal au Mexique, un pas que je fus à un moment prêt à franchir.

Dans son livre, The Real Mexico (le vrai Mexique), Hamilton Fyfe, actuellement éditeur du Daily Herald mais à l’époque reporter correspondant itinérant d’importance notoire, traite de la chute inattendue de Porfirio Díaz, reconnu par les États-Unis comme un pouvoir de premier ordre soutenu par une grande armée. Monsieur Fyfe remarque que Díaz négligea un facteur important, je cite, un certain gentleman appelé Ricardo Flores Magón. J’ai toujours pensé que cette remarque était juste et j’ai considéré les Magón comme les hommes qui ont véritablement mis en mouvement les forces qui ont finalement conduit Díaz en exil. Je considère cela comme une grande réussite et comme un événement qui fait date. Díaz était l’homme qui, comme l’a dit William Archer, a vendu son pays pour une bouchée de pain, et avec l’insouciance d’un enfant qui fait des bulles. Son renversement fut le premier revers essuyé par la ploutocratie du Nord dans sa marche triomphante vers le Sud.

Enrique Flores Magón.

Quand Madero succéda à Díaz en tant que président, il nomma un des frères Magón, Jesús, alors important avocat, secrétaire d’État. Je sais que Jesús fit des efforts répétés pour convaincre Ricardo et Enrique de revenir au Mexique, en les assurant d’une sécurité parfaite et d’un avancement prompt. Ces hommes étaient très pauvres. Ils avaient été victimes de poursuites répétées et d’emprisonnements pour troubles de la paix ploutocratique. Mais ils refusèrent l’offre de leur frère avec persistance. Cela me sembla toujours décisif. Cela peut paraître difficile, et peut-être impossible, de comprendre les rouages de la pensée mexicaine et les attitudes d’hommes qui ont en eux autant de vieux sang indien. Mais cela, au fond, je ne peux en douter, ces hommes — Ricardo et Enrique Magón, Librado Rivera qui est toujours à la prison de Leavenworth — étaient fanatiquement loyaux envers leurs convictions anarchistes.

Il dort paisiblement

Le cercueil à la prison de Leavenworth en 1922.

Et bien, Ricardo Flores Magón est mort, et assurément, après la fièvre agitée de la vie, il dort paisiblement. Ni compliment ni blâme ne peuvent l’affecter maintenant. Il est mort au pénitencier de Leavenworth, États-Unis, après avoir accompli cinq des vingt et un ans de la sentence féroce qui lui avait été imposée pour avoir écrit des articles contre le recrutement militaire. Il souffrait depuis des années de diabète et, dernièrement, il était menacé de perdre complètement la vue. Il aurait pu obtenir sa mise en liberté en confessant son repentir —une confession impossible pour une telle nature.

Pendant des mois, les travailleurs organisés du Mexique se sont agités pour obtenir la libération de Ricardo et, à l’annonce de sa mort, le Parlement de Mexico City commanda à son tribunal de porter le deuil. Le gouvernement demanda le rapatriement de son corps afin de lui offrir des funérailles dignes de celui dont la vie fut une lutte sans fin pour l’émancipation que les masses mexicaines, en commun avec les masses du monde entier, ont toujours à gagner. Mais ses camarades ont respecté ses vœux et ont refusé les funérailles officielles. Il sera enterré à Los Angeles, Californie [3].

Nous espérons qu’inspirés par l’exemple de ce combattant indomptable, les habitants des États-Unis se soulèveront pour réclamer la libération des nombreux prisonniers politiques, martyrs de la conscience, qui pourrissent à l’heure actuelle dans les prisons de ce pays. Un tel accomplissement serait le plus approprié des monuments élevés à la mémoire et à la vie de Ricardo Flores Magón

William C. Owen Trad. de l’anglais : L. da S..-R.




Source: Partage-noir.fr