La grève est intervenue après que les travailleurs ont massivement rejeté un premier accord de convention collective négocié par le syndicat des travailleurs de l’automobile (UAW). Parmi les plus de 90 % des membres qui ont voté, 90 % ont voté non.

Les frustrations des membres vont de l’insuffisance des augmentations de salaire à la fin du système de retraite pour les nouveaux employés, en passant par le passage à un plan “Choice Plus” [assurance contre les accidents du travail ] que beaucoup considèrent comme peu détaillé. Et de plus, ils se sentent encouragés par un marché du travail tendu et des pénuries de pièces liées à la pandémie qui ont rendu difficile pour Deere de constituer des stocks.

Chez Deere’s Tractor Cab & Assembly Operations à Waterloo, dans l’Iowa, la chaîne de production des tracteurs 8000 – que les travailleurs appellent “la machine à gagner de l’argent” – avait déjà plus de 800 unités de retard dans la production au début de la grève, selon Dana Thibadeau, délégué syndical de la troisième équipe. Cette ligne produit des tracteurs qui peuvent coûter jusqu’à 800 000 dollars.

“Lorsque vous tenez compte de la pandémie, du fait que nous sommes considérés comme des travailleurs essentiels et, dans notre cas, du fait que l’entreprise réalise un bénéfice record, que le PDG s’octroie une augmentation de 160 % et une augmentation des dividendes de 17 %, nous avons un peu l’impression d’être abandonnés”, a déclaré un membre de l’UAW de Davenport Works, dans l’Iowa, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles.

La société Deere est en train de vivre l’année la plus rentable de son histoire. Le fabricant d’équipements agricoles et de construction prévoit d’engranger 5,7 à 5,9 milliards de dollars de bénéfice net cette année, dépassant de loin son précédent record de 3,5 milliards de dollars en 2013.

Il s’agit de leur première grève pour la quasi-totalité des travailleurs actuels de Deere, bien que certains se souviennent d’avoir tenu des piquets de grève avec leurs parents et leurs grands-parents lors de la dernière grève de Deere, un débrayage de cinq mois qui a débuté en 1986.

Il faut voir le contrat

Un accord de principe avait été initialement annoncé le 1er octobre, quelques heures après le report de l’expiration de la convention collective. Cependant, les syndiqués s’attendaient à faire grève cette nuit-là, car beaucoup étaient frustrés par un accord qui, selon eux, ne faisait que permettre à Deere de constituer des stocks supplémentaires avant une éventuelle grève. Ils étaient depuis longtemps mécontents du processus de négociation mené secrètement par le syndicat. Le dernier contrat, en 2015, avait été adopté par moins de 200 voix. À l’époque, de nombreux membres étaient en colère de n’avoir pu voir les détails – dans un document de synthèse – que deux heures avant sa ratification.

“Tout est toujours un foutu secret avec eux”, a déclaré Trever Bergeron, un membre de la section locale 838 à la fonderie de Waterloo. “Nous sommes la dernière chose à laquelle ils pensent”.

Depuis, selon Chris Laursen, ancien président de la section 74 d’Ottumwa, dans l’Iowa, certains présidents de sections locales ont présenté des amendements au Conseil Deere de l’UAW (composé de toutes les sections locales de Deere) pour garantir que les membres puissent voir le contrat complet – et pas seulement les points saillants – et ce bien avant le vote. Laursen lui-même a présenté une résolution en 2019 pour que le contrat soit publié au moins une semaine avant le vote de ratification. Sa proposition n’a pas été retenue mais une motion a finalement été adoptée pour garantir que les membres puissent voir le contrat trois jours à l’avance.

Les syndiqués ont également eu l’occasion d’entendre, lors des réunions sur la décision à prendre en faveur de la grève en septembre, l’offre initiale de l’entreprise, qui contenait de nombreuses mesures régressives. Deere proposait de mettre fin au moratoire sur les fermetures d’usines, de supprimer le paiement des heures supplémentaires au-delà de huit heures, d’éliminer les progressions salariales basées sur l’ancienneté, d’obliger les travailleurs à payer 20 % de leurs primes d’assurance maladie, et bien d’autres mesures draconiennes.

“C’était une claque dans le visage”, a déclaré un syndiqué de Davenport. “Certaines personnes de l’entreprise essayaient de rationaliser la situation : ce n’est que la première offre, on n’accepte jamais la première offre. Mais si quelqu’un vend une maison pour 160 000 dollars, et que votre première offre était de 40 000 dollars, cela bloque les négociations”.

Un troisième tiers

Deere a renoncé à la plupart de ses mesures à la table des négociations. L’accord que les membres ont rejeté le 14 octobre prévoyait pourtant de maintenir le régime actuel d’assurance maladie sans primes à payer. Il aurait également rétabli l’ajustement au coût de la vie, qui avait été supprimé dans le contrat précédent. Mais il introduisait une nouvelle concession majeure : pas de pensions pour les nouveaux embauchés.

Deere a déjà deux niveaux de travailleurs : ceux d’”avant 1997″ et ceux d”après 1997″. En 1997, Deere a réduit les salaires, les prestations de soins de santé et les retraites de tous les nouveaux employés et a supprimé les soins de santé après la retraite. Cette division de la main-d’œuvre a, pour beaucoup, joué sur leur expérience professionnelle ; le groupe Facebook “Post 97” a été alors le centre de communication le plus actif parmi les travailleurs et beaucoup de ceux qui ont été embauchés après 1997 ont longtemps espéré récupérer les soins de santé des retraités.

L’accord proposé aurait créé un troisième niveau, une concession que de nombreux travailleurs ne sont pas prêts à accepter. “Nous nous battons depuis des années contre ces conneries d’avant 1997, d’après 1997”, a déclaré Thibadeau. “Et puis on va recommencer ? Aux nouveaux embauchés ? Que diable ?”

Pas assez

Ce nouvel échelon parmi les travailleurs n’est pas la seule clause qui a suscité la colère des syndiqués. L’accord prévoyait une augmentation de 11 % sur six ans, dont une augmentation de 5 % la première année. En 2022, 2024 et 2026, les travailleurs auraient reçu des montants forfaitaires de 2 % en lieu et place d’augmentations salariales.

Cela ne suffit pas à la plupart des travailleurs de Deere, qui en ont assez de voir les bénéfices, les dividendes et la rémunération des dirigeants de l’entreprise monter en flèche alors que leurs propres salaires stagnent. “Hé, cinq pour cent semble plutôt raisonnable, mais c’est un peu plus d’un dollar par heure, et c’est comparable à ce que les gens gagnaient en 1997”, a déclaré Brad Lake, un employé de Deere depuis 14 ans, membre de la section 838.

Dans le cadre du contrat de 2012, les employés embauchés avant 1997 dans la catégorie salariale la plus large touchaient un salaire de base de 20,86 dollars. Dans l’offre actuelle, l’entreprise propose aux personnes embauchées après 1997 dans la même catégorie salariale un salaire de base de 20,80 dollars, et ce neuf ans plus tard.

Lors de la réunion de ratification de la proposition de la nouvelle onvention collective à Milan, dans l’Illinois, le président de la section 79, Dave Parkin, a souligné la divergence entre les bénéfices de l’entreprise et les revenus des travailleurs : “En 1997, Deere a déclaré un revenu net de 817 millions de dollars. En 2021, on prévoit qu’ils feront 5,7 milliards de dollars.” Pendant ce temps, le salaire de départ chez Deere est passé d’un peu moins de 15 dollars en 1997 à un peu plus de 20 dollars dans l’offre actuelle. “Alors que les bénéfices de Deere ont augmenté de près de 700 % depuis 1997, notre pouvoir d’achat a diminué de 35 %”, a déclaré Parkin aux membres du syndicat.

Dans un prospectus distribué dans les usines juste avant la grève, intitulé “Making the Best Wages BETTER”, Deere affirmait que les travailleurs gagnaient généralement 60 000 dollars par an et que le nouveau contrat les ferait passer à près de 72 000 dollars par an. Mais ce chiffre suppose un travail à temps plein tout au long de l’année, sans tenir compte des chômages techniques courants chez Deere, qui peuvent durer de quelques semaines à quelques mois.

L’indemnisation des travailleurs dépend également d’un système compliqué de rémunération à la pièce connu sous le nom de “Continuous Improvement Pay Plan” (CIPP, prononcé “kip”). Le chiffre de Deere suppose que les travailleurs travaillent à un taux de 120 % de l’objectif fixé par la direction, mais de nombreux départements n’atteignent pas leurs quotas, étant donné les pénuries de pièces et le fait que la direction souhaite que la productivité augmente de 2 % tous les six mois, rend ces objectifs plus difficiles à atteindre.

Un travailleur a partagé son salaire annuel avec Labor Notes : il a gagné moins de 40 000 dollars en 2020, et travaille dans l’entreprise depuis plus de dix ans. Pour certains, le CIPP permet de toucher des sommes importantes qui peuvent faire passer les travailleurs au-dessus de la barre des 60 000 dollars. Mais beaucoup d’entre eux ne reçoivent que peu ou pas d’argent du tout du CIPP. “Ce que vous pouvez potentiellement gagner sur le papier par rapport à ce qui est garanti et ce que vous ramenez à la maison sont trois chiffres différents”, a déclaré le membre de Davenport.

Appel à une ambulance

Deere tente actuellement de faire fonctionner les usines avec d’autres salariés – certains ingénieurs, mais aussi de nombreux employés de bureau. Selon l’un de ces travailleurs, certains ont dû acheter des bottes à embout d’acier en prévision de leur déploiement pour briser la grève.

Quelques heures seulement après le début de la grève, une ambulance avait déjà été appelée à l’atelier de transmission de Waterloo. Dans l’usine de montage de cabines de tracteurs de l’autre côté de la ville, un travailleur salarié a écrasé un tracteur contre un poteau dès le premier jour. À Coffeyville, au Kansas, les membres du piquet de grève ont rapporté avoir entendu des alarmes se déclencher à plusieurs reprises dans l’usine, et la rumeur a couru qu’un employé salarié qui tentait de faire fonctionner le four avait appelé des membres et des retraités pour leur demander conseil.

Les cols blancs de Deere, qui ne sont pas syndiqués, ont leurs propres griefs. Aujourd’hui, des centaines de ces travailleurs se retrouvent à travailler 12 heures par jour, six jours par semaine, dans des emplois pour lesquels ils ne sont pas formés et pour lesquels ils n’ont pas signé. Environ 650 ont été réaffectés au centre de distribution de pièces détachées de Milan, dans l’Illinois.

“Si Deere voulait énerver tous ses employés en même temps, ils ont très bien réussi à le faire”, a écrit un col blanc à Labor Notes.

Piquet de grève

Depuis qu’ils sont en grève, les syndiqués maintiennent des piquets de grève 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Le 18 octobre, cinquième jour de grève, plusieurs sections locales ont fait des efforts pour mettre en place de grands piquets de grève le matin. À Waterloo, les membres ont signalé un renfort de trois heures de travailleurs salariés et de cadres qui tentaient de franchir la ligne. La nuit dernière [le 19 octobre] , une “démonstration de force ” massive organisée par la section 865 de Deere’s Harvester Works à East Moline, dans l’Illinois, a attiré 1 000 grévistes et s’est étendue sur 15 pâtés de maisons, selon l’estimation d’un gréviste.

Wall Street semble inquiet. L’analyse de Bank of America au premier jour de la grève était que “Deere a probablement un appétit limité pour une grève prolongée”.

Les travailleurs étaient également conscients des implications financières. “L’année fiscale de Deere se termine le 31 octobre, ce qui leur impose une véritable contrainte à la fin du trimestre et de l’année”, a déclaré M. Lake. “C’est la raison pour laquelle nous voulions le faire maintenant. Parce que si nous leur accordons une autre prolongation, ils vont finir leur année fiscale, et tout cela sera sur leurs livres de 2022, alors mettons un frein à tout cela maintenant.”

“Plus vite nous pourrons leur infliger des pertes financières, mieux nous pourrons leur montrer que nous sommes sérieux”, a déclaré le travailleur de Davenport.

La plus grosse affaire

L’entreprise prévoit de supprimer l’assurance maladie des travailleurs d’ici la fin octobre. L’UAW, qui dispose d’un fonds de grève de 790 millions de dollars, prend en charge les paiements COBRA [prestations de santé] et verse une indemnité de grève de 275 dollars par semaine. Le syndicat et Deere ont repris les négociations cette semaine. Le contrat Deere est le plus gros accord négocié par l’UAW depuis la démission du président Gary Jones suite à des accusations de corruption en novembre 2019. L’ancien vice-président Norwood Jewell, qui a dirigé les négociations du dernier contrat Deere, a été condamné à 15 mois de prison pour avoir reçu des paiements illégaux de Fiat Chrysler. Bien qu’il n’y ait eu aucune preuve reliant les négociations de Deere au scandale de corruption, de nombreux membres se méfient de la direction de l’UAW.

Hier, les 400 000 membres actifs et les 600 000 retraités de l’UAW ont commencé à voter dans le cadre d’un référendum postal sur l’opportunité de passer à des élections directes pour les hauts dirigeants du syndicat, plutôt qu’au système de délégués qui a maintenu le contrôle digne d’un parti unique sur les postes de direction au cours des sept dernières décennies. La colère suscitée par les contrats à deux vitesses et les négociations secrètes aura une incidence sur ce vote.

Les membres de l’UAW qui font partie du groupe de réforme Unite All Workers for Democracy, qui font pression pour un vote en faveur du “oui” au référendum, ont organisé un fonds de solidarité pour apporter des fournitures aux grévistes de Deere. Au cours des premières 24 heures, ils ont recueilli 45 000 dollars auprès de sympathisants.




Source: Laboursolidarity.org