Anarchie anarchisme capitalisme pandémie Covid-19 épidémie anticapitalisme

« Ces derniĂšres semaines ont vu la presse « progressiste » balancer entre dĂ©faitisme et rĂ©signation. Les espoirs de conversion du drame actuel en opportunitĂ© politique et sociale semblent avoir Ă©tĂ© fauchĂ©s par le contrecoup nĂ©olibĂ©ral et autoritaire en marche. Mais les prophĂ©ties les plus sombres sont aussi les plus promptes Ă  s’auto-rĂ©aliser, et clamer tranquillement l’échec annoncĂ© est le luxe fataliste des Ă©ditocrates qui vivent toutes les crises depuis un arriĂšre prospĂšre, oĂč l’herbe sera toujours verte. En rĂ©plique, quelques enseignements tirĂ©s du passĂ© peuvent offrir des raisons d’agir et d’espĂ©rer.

De l’audace

Commençons par cĂ©lĂ©brer l’audace et la fermetĂ© dont ont fait preuve jadis les peuples confrontĂ©s aux plus intenses des crises. Tandis que la moitiĂ© de la planĂšte pourrait bientĂŽt perdre son emploi, rappelons-nous des grands plans des lendemains de 1945, ou des Ateliers nationaux par lesquels les rĂ©publicains de 1848 ont voulu rĂ©pondre au chĂŽmage et Ă  la paupĂ©risation de dizaine de milliers de travailleurs. Au cƓur des controverses sur le coĂ»t des masques, souvenons-nous encore du maximum gĂ©nĂ©ral de 1793, qui avait poussĂ© la Convention, sous la pression des sections parisiennes et des rĂ©volutionnaires les plus radicaux, Ă  limiter le prix de dizaines de denrĂ©es, des produits utiles Ă  l’économie de guerre jusqu’aux biens de premiĂšre nĂ©cessitĂ© (tels que la viande, le sel, le vin, la chandelle, le bois Ă  brĂ»ler, le savon ou les sabots), en passant par le sucre, le miel, le tabac, le papier blanc, le beurre ou le cidre – de quoi vivre, en somme, et pas seulement survivre. 
Certains conflits historiques ont Ă©tĂ© l’occasion de lutter contre les profiteurs de guerre, voire de procĂ©der Ă  un rĂ©Ă©quilibrage des inĂ©galitĂ©s les plus criantes : c’est ce qu’entreprirent les Montagnards en 1793-1794 avec l’impĂŽt exceptionnel sur les riches, l’abolition effective des droits fĂ©odaux que la nuit du 4-AoĂ»t n’avait pas achevĂ©e, ou encore les dĂ©crets de ventĂŽse qui planifiaient la distribution aux sans-culottes pauvres des biens saisis aux ennemis de la RĂ©volution. Ces mesures de correction Ă©galitaire ne peuvent manquer de nous hanter Ă  l’heure oĂč les milliardaires Ă©tats-uniens voient leur fortune augmenter de 280 milliards de dollars en quatre mois, alors que ce pays connaĂźt 22 millions de nouveaux chĂŽmeurs.
Les profits et le pouvoir dĂ©cuplĂ©s d’Amazon, dont le dirigeant a engrangĂ© quelques 25 milliards Ă  la faveur de la crise, ne sauraient quant Ă  eux manquer d’évoquer les lois anti-trust et les nationalisations rĂ©flĂ©chies du XXe siĂšcle, qui visaient Ă  « l’éviction des grandes fĂ©odalitĂ©s Ă©conomiques et financiĂšres de la direction de l’économie », comme le disait en mars 1944 le programme du Conseil national de la RĂ©sistance – un manifeste Ă  relire, ne serait-ce que pour sentir le dĂ©calage entre ses ambitions sociales et nos imaginaires engourdis par des dĂ©cennies d’orthodoxie libĂ©rale et technocratique.
Quelle que soit la pertinence de ces expĂ©dients passĂ©s pour notre prĂ©sent, l’essentiel rĂ©side dans les trĂ©sors d’imagination que surent dĂ©ployer ces ancĂȘtres pas si lointains. Lorsque les rĂ©volutionnaires de 1790-1794 nationalisaient et mettaient en vente les biens du clergĂ© et des aristocrates ayant fui le pays (soit prĂšs de 15% des terres, premiĂšre richesse du pays), lorsqu’ils crĂ©aient de nouvelles monnaies Ă  l’échelle nationale et locale, ils improvisaient et inventaient. Ils avaient, certes, leurs croyances Ă©conomiques, profondĂ©ment libĂ©rales d’ailleurs, mais ils ne se sentaient pas pour autant les exĂ©cutants d’une « science » budgĂ©taire fichĂ©e dans l’objectivitĂ© des choses. Ils Ă©taient disposĂ©s Ă  mobiliser tous les moyens possibles, respectueux ou non de la libertĂ© de s’enrichir au dĂ©triment des autres, pour assurer l’existence des plus fragiles et la victoire aux frontiĂšres. On mesure combien fut criminelle l’institution de l’économie au rang de science, dĂ©sormais que cette croyance fournit les ƓillĂšres idĂ©ologiques les plus opaques Ă  ceux-lĂ  mĂȘmes qui prĂ©tendent nous Ă©manciper des idĂ©ologies.

Nationalisme, paternalisme et autoritarisme

À tout prendre, s’il est un plan plus propice au pessimisme que d’autres, c’est celui de la solidaritĂ© internationale. Les Unions sacrĂ©es n’ont jamais rapprochĂ© les peuples : si les ouvriers de 1913 n’avaient pas de patrie, l’État et ses canons leur en ont donnĂ© une. Aujourd’hui, que M. Trump soit prĂȘt Ă  payer des industriels allemands pour ravir l’exclusivitĂ© d’un vaccin, la chose est laide mais se conçoit, si on mesure l’état rĂ©el de l’amitiĂ© et de la coopĂ©ration entre l’Europe et cet empire isolationniste Ă  la romaine que restent les États-Unis. Mais on s’inquiĂšte davantage de voir la France rĂ©quisitionner des masques destinĂ©s Ă  ses voisins, au vu des passions souverainistes qui travaillent l’Europe.
Gardons-nous par ailleurs de cĂ©der aux tentations des guerres d’hier, qui favorisaient la concentration exorbitante du pouvoir politique aux mains de l’ExĂ©cutif, sur fond d’autoritarisme et de culte du secret. VoilĂ  quatre mois que les reprĂ©sentants de l’État mentent sciemment aux contribuables qui les payent et dont Ă©mane leur pouvoir. Stade suprĂȘme de cette Ɠuvre d’infantilisation par rĂ©primandes et rĂ©compenses, ce gouvernement prĂ©tend dĂ©sormais dresser la liste officielle des journaux qu’il juge crĂ©dibles. Nous n’en sommes plus au temps des caviardages de la Grande Guerre, mais n’en devons pas moins exiger un retour aux fondements de la dĂ©mocratie : la transparence de l’action publique et l’intransigeance de la surveillance citoyenne.
À coups d’applications et d’attestations, d’entraves par ordonnances et de gardes Ă  vue pour une banderole Ă  la fenĂȘtre, nous voyons enfin se profiler une sociĂ©tĂ© d’encadrement autoritaire sur fond de capitalisme de surveillance.

Les temps d’épidĂ©mie ont historiquement favorisĂ© le contrĂŽle et le fichage : pendant la peste de 1720, chacun devait fournir des attestations de bonne santĂ© pour circuler ; au XIVe siĂšcle dĂ©jĂ , lors de la peste noire, les sergents malmenaient et mettaient Ă  l’amende ceux qui ne respectaient pas les mesures Ă©dictĂ©es par l’autoritĂ© royale. Ces parallĂšles s’imposent Ă  nous, Ă  l’heure oĂč la prĂ©sence policiĂšre prend un visage oppressant quoique bien diffĂ©rent selon les quartiers, tandis que l’ordinateur de chaque tĂ©lĂ©travailleur menace de se convertir en gendarme domestique.

L’urgence d’une Ă©mancipation

Tout cela n’est pas dĂ©liĂ© des inĂ©galitĂ©s radicalisĂ©es Ă  la faveur du coronavirus. Comme les Français de 1914-1918, qui ont vĂ©cu dans leur chair une guerre des classes en mĂȘme temps qu’une guerre de tranchĂ©es, notre sociĂ©tĂ© devient chaque jour plus duale et Ă©trangĂšre Ă  soi. Ces derniĂšres semaines, le bourgeois de centre-ville confinĂ© n’y a guĂšre souffert que de son ennui, sans aucune expĂ©rience partagĂ©e avec le livreur Deliveroo, la femme de mĂ©nage, l’ouvriĂšre ou l’aide-soignant qui continuaient Ă  frĂ©quenter des bus bondĂ©s sous le feu roulant des contrĂŽles policiers. Les rĂ©cents exemples des dictatures d’AmĂ©rique du Sud ou de Russie dĂ©montrent que plus notre sociĂ©tĂ© sera inĂ©galitaire, plus les porteurs de la Raison d’État et du pouvoir Ă©conomique devront recourir Ă  des mĂ©thodes autoritaires, et plus ils s’estimeront fondĂ©s en fait comme en raison Ă  exercer leur droit supposĂ©ment naturel au gouvernement.
Face Ă  cette dĂ©possession organisĂ©e, la crise en cours peut ĂȘtre l’occasion d’une rĂ©appropriation collective des pouvoirs politiques et Ă©conomiques. Puisqu’il n’est aucun sujet sur lequel ne puisse s’exercer la souverainetĂ© collective, dans la stricte mesure du respect des droits fondamentaux des individus Ă  l’existence et au bonheur, il est temps de chercher Ă  savoir si nous entendons exercer notre droit de contrĂŽle et notre volontĂ© sur la dette et le budget, sur les ventes d’armes de notre pays, sur l’opportunitĂ© et la conduite d’actions militaires extĂ©rieures, sur le sort des entreprises qui ne payent pas d’impĂŽts ici, sur l’avenir de trusts mĂ©diatiques associĂ©s Ă  des intĂ©rĂȘts du luxe, de l’industrie ou de la tĂ©lĂ©phonie, sur les pratiques de l’industrie pharmaceutique et de l’agro-alimentaire, sur la valeur respective de la parole d’un citoyen et d’un policier, sur les prioritĂ©s productives et les rapports entre l’État et le capital, sur la rĂ©partition genrĂ©e du travail du soin et sur la reconnaissance des femmes qui, comme les « munitionnettes » et infirmiĂšres de la Grande Guerre, sont Ă  l’avant-garde du front social et sanitaire, sur la pertinence des critĂšres de santĂ© Ă©conomique d’une Union europĂ©enne qui interdit au nom du marchĂ© d’instaurer une TVA Ă  0% sur les masques et le gel hydro-alcoolique, sur la domination des services et l’idĂ©alisation sociale de vĂ©ritables bullshit jobs, sur le plafonnement des loyers et les frais bancaires, la cartographie des crĂšches et les dĂ©serts mĂ©dicaux, les contrĂŽles au faciĂšs et les logements vides, les redondances bureaucratiques et le harcĂšlement au travail : tout ce qui rend la vie invivable, bien loin des fausses passions qu’excitent par diversion les chaĂźnes d’information en continu.

On objectera Ă  tout cela que ces parallĂšles sont d’aussi mauvaise foi que l’histoire est mauvaise conseillĂšre – comme l’écrivait ValĂ©ry en 1931 : « L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne absolument rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout ». Sans inviter aux controverses historiques spĂ©cialisĂ©es, nous devons cependant savoir nous extirper de l’immĂ©diatetĂ© absolue et tirer profit des espoirs d’hier, Ă  l’heure oĂč le coronavirus, fait social total, rĂ©vĂšle en creux de nos morts et des comptes d’apothicaires publics la portĂ©e de notre Ă©garement collectif et des conquĂȘtes Ă  arracher. Â»

Vera Ơčukina
 


Article publié le 16 Juil 2020 sur Socialisme-libertaire.fr