★ NOAM CHOMSKY ET SES AMIS…

 ★ NOAM CHOMSKY ET SES AMIS… une imposture au sein de l’anarchisme.  
 

« L’effet Chomsky ou l’anarchisme d’État 

La rentrée 2001 a vu culminer un engouement éditorial et militant pour les textes de Noam Chomsky, perceptible depuis 1998. Plusieurs recueils ont été publiés (notamment par les éditions Agone), ainsi que des entretiens ; une partie de la presse anarchiste fait un usage immodéré des nombreux textes et interviews de Chomsky disponibles sur Internet. Le Monde libertaire lui consacrait ainsi la une de son premier numéro de rentrée, prélude à une longue série [1]. Les textes politiques du célèbre linguiste américain étaient en effet introuvables depuis une vingtaine d’années.

Cette redécouverte s’effectue presque toujours sur le mode du panégyrique. « Noam Chomsky est le plus connu des anarchistes contemporains ; il est aussi un des plus célèbres intellectuels vivants, écrit Normand Baillargeon (L’ordre moins le pouvoir, Agone, 2001). Dans la préface à De la guerre comme politique étrangère des États-Unis (Agone, 2001) Jean Bricmont le qualifie tout bonnement de « géant politique méconnu ». Les « auteurs » d’un entretien, curieusement intitulé Deux heures de lucidité (Les Arènes, 2001), n’y vont pas de main morte non plus, saluant « un des derniers auteurs et penseurs vivants véritablement rebelles de ce millénaire naissant », dont les plages de temps libre, nous apprennent-ils « se réservent six mois à l’avance ». Nul doute que ces formules, caractéristiques d’un culte de la personnalité étranger à la tradition libertaire, font rire le principal intéressé, auquel je ne songe pas à les imputer à crime. Elles visent, et c’est en quoi elles m’intéressent, à persuader le lecteur qu’il a la chance de découvrir une pensée absolument originale jusqu’alors méprisée et ignorée. De la part des journaux et commentateurs libertaires (Baillargeon, etc.), il s’agit d’utiliser la réputation internationale du linguiste Chomsky pour servir la diffusion de positions politiques qualifiées d’anarchistes, ainsi crédibilisées par la reconnaissance universitaire et scientifique de celui qui les défend. Il faut pour cela présenter Chomsky comme un linguiste célèbre doublé d’un penseur anarchiste. C’est sur la légitimité -et les conséquences- de ce dispositif que je souhaite m’interroger ici.

Il importe auparavant de noter que dans le même temps où l’anarchiste est présenté au public militant, l’analyste de la politique étrangère (militaire notamment) des États-Unis se voit ouvrir largement les colonnes de la presse respectueuse, sans qu’il ne soit jamais mentionné ses sympathies libertaires. Le Monde, qui lui accorde une pleine page dans un supplément sur la guerre (22 novembre 2001) le qualifie tout de même d’« incarnation d’une pensée critique radicale ». Le Monde diplomatique, qui publie « Terrorisme, l’arme des puissants » (décembre 2001) ne souffle mot de ses engagements. C’est qu’aussi Chomsky lui-même s’abstient d’y faire la moindre allusion. Autant on peut admettre -sous réserve d’un examen approfondi que nous nous réservons de tenter dans l’avenir- la séparation qu’il revendique entre son travail de linguiste et son activité militante (justifiée par le fait que cette dernière ne doit pas apparaître réservée aux spécialistes), autant on comprend mal pourquoi l’« anarchiste » Chomsky néglige pareilles tribunes, et attend qu’on lui pose des questions sur son engagement anarchiste, comme s’il s’agissait de questions « personnelles », pour aborder cet aspect des choses. Ce faisant, il contribue à sa propre instrumentalisation par les fabricants d’idéologie, tantôt ignoré (aux USA même si son livre 9-11, pour 11 septembre, s’est vendu, sans grande couverture de presse, à plus de cent mille exemplaires), tantôt célébré (en France) dans un parfum d’antiaméricanisme.

Dans son opuscule de vulgarisation L’ordre moins le pouvoir, unanimement salué par la presse anarchiste, Baillargeon estime que Chomsky a « prolongé et rénové » la tradition anarchiste. Il s’abstient toutefois -et pour cause !- de signaler en quoi pourrait constituer cette « rénovation ». Chomsky lui-même semble plus proche de la vérité lorsqu’il précise (en 1976) : « Je ne me considère pas vraiment comme un penseur anarchiste. Disons que je suis une sorte de compagnon de route [2]. » En dehors de la filiation anarcho-syndicaliste, revendiquée dans nombre d’entretiens accordés à des revues militantes [3], il n’est pas si facile -malgré la pléthore récente de publications- de se faire une idée précise du compagnonnage anarchiste de Chomsky. J’ai limité mes investigations à la question, essentielle, de la destruction de l’État et de la rupture avec le système capitaliste.

J’indique ici, pour la commodité de mon propos et de sa lecture, que j’entends par « révolutionnaire » précisément celui ou celle qui prend parti pour une telle rupture, jugée préalable nécessaire à la construction d’une société égalitaire et libertaire. Symétriquement, est dit « contre-révolutionnaire » celui qui proclame la rupture impossible et/ou peu souhaitable.

Renforcer l’État

Dans l’un des textes récemment publiés [4], Chomsky recommande une politique qui a -du point de vue anarchiste- le mérite de l’originalité : le renforcement de l’État.

« L’idéal anarchiste, quelle qu’en soit la forme, a toujours tendu, par définition, vers un démantèlement du pouvoir étatique. Je partage cet idéal. Pourtant, il entre souvent en conflit direct avec mes objectifs immédiats, qui sont de défendre, voire de renforcer certains aspects de l’autorité de l’État […]. Aujourd’hui, dans le cadre de nos sociétés, j’estime que la stratégie des anarchistes sincères doit être de défendre certaines institutions de l’État contre les assauts qu’elles subissent, tout en s’efforçant de les contraindre à s’ouvrir à une participation populaire plus large et plus effective. Cette démarche n’est pas minée de l’intérieur par une contradiction apparente entre stratégie et idéal ; elle procède tout naturellement d’une hiérarchisation pratique des idéaux et d’une évaluation, tout aussi pratique, des moyens d’action ».

Chomsky revient sur le sujet dans un autre texte, non traduit en français [5], dont je vais donner l’essentiel de la teneur, avant de critiquer l’un et l’autre.

Interrogé sur les chances de réaliser une société anarchiste, Chomsky répond en utilisant un slogan des travailleurs agricoles brésiliens : « Ils disent qu’ils doivent agrandir leur cage jusqu’à ce qu’ils puissent en briser les barreaux ». Chomsky estime que, dans la situation actuelle aux États-Unis, il faut défendre la cage contre des prédateurs extérieurs ; défendre le pouvoir -certes illégitime- de l’État contre la tyrannie privée. C’est, dit-il, une chose évidente pour toute personne soucieuse de justice et de liberté, par exemple quelqu’un qui pense que les enfants doivent être nourris, mais cela semble difficile à comprendre pour beaucoup de ceux qui se proclament libertaires et anarchistes. À mon avis, ajoute-t-il, c’est une des pulsions irrationnelles et autodestructrices des gens biens qui se considèrent de gauche et qui, en fait, s’éloignent de la vie et des aspirations légitimes des gens qui souffrent.

Hormis la référence, plus précise que dans le texte précédent, aux seuls États-Unis, c’est ici la même classique défense et illustration du soi-disant réalisme réformiste. Cette fois, malgré des précautions oratoires, les adversaires actuels de l’État sont supposés plus sots que n’importe quelle personne éprise de justice, et accessoirement, incapables de comprendre qu’ils contribuent à laisser des enfants mourir de faim ! Les « anarchistes sincères » sont donc invités à reconnaître honnêtement se trouver dans une impasse réformiste.

Observons immédiatement que ce fatalisme étatique, doublé d’un moralisme réformiste assez hargneux n’est pas sans écho en France. La revue libertaire La Griffe a publié dans sa livraison de l’été 2001 un « Dossier État » dont le premier article se conclut sur cette formule, calquée sur Chomsky : « l’état [sic] est aujourd’hui le dernier rempart contre la dictature privée qui, elle, ne nous fera pas de cadeaux [6]. »

Puisque de pareilles énormités peuvent être publiées aujourd’hui dans une revue libertaire, sans que ses animateurs y voient autre chose qu’un point de vue aussi légitime que d’autres, il est indispensable de contrer les effets de la « pédagogie » chomskyenne en remettant quelques pendules à l’heure.

« Idéal » et « réalisme »

L’histoire récente nous fournit des exemples de luttes menées partiellement au nom de la défense du « service public » (transports, sécurité sociale, etc.), qui ne méritaient certes pas d’être condamnées au nom d’un principe antiétatique abstrait. J’ai, par exemple [7], analysé le démantèlement du réseau ferré traditionnel et son remplacement par le « système TGV » destiné à une clientèle de cadres, circulant entre les grandes métropoles européennes. Il s’agissait bien du constat historique de la privatisation croissante des « services » (transports, santé, poste et télécommunications, eau, gaz, électricité) et des conséquences néfastes qui en découlent. Il ne m’est pas venu à l’idée -parce qu’il n’existe aucun lien logique entre les deux propositions- d’en déduire la nécessité d’une « hiérarchisation pratique des idéaux », qui conduirait inéluctablement à théoriser un soutien à l’institution étatique que l’on prétend vouloir détruire.

Qu’il puisse exister, dans un moment historique donné, des ennemis différents, inégalement dangereux, et qu’un révolutionnaire puisse se trouver dans la pénible (et aléatoire) nécessité de jouer un adversaire contre un autre, il faudrait un sot dogmatisme pour ne pas en convenir. Ainsi n’est-il pas inconcevable de s’appuyer sur l’attachement au « service public » (à condition de le désacraliser) pour freiner, autant que faire se peut, les appétits des grandes entreprises. Il est inexact que cela soit équivalent à un nécessaire renoncement, dont la théorie léniniste du « dépérissement de l’État » -que Chomsky récuse précisément- fournit la version calculée. En d’autres termes : renforcer l’État pour mieux l’effacer ensuite, on nous a déjà fait le coup ! En revanche, si des mouvements d’opposition aux tendances actuelles du capitalisme conduisent à restaurer, temporairement, certaines prérogatives des États, je ne vois pas de raison d’en perdre le sommeil.

On remarquera que Chomsky inverse le processus. Pour lui, c’est l’idéal (du démantèlement de l’État) qui entre en conflit avec des objectifs immédiats. Or, l’objectif immédiat n’est pas de renforcer l’État (à moins que ?), mais par exemple de retarder la privatisation des transports, en raison des restrictions à la circulation qu’elle amène nécessairement. Le « renforcement » partiel de l’État est donc ici une conséquence et non un objectif. Par ailleurs, on voit bien que le fait de baptiser « idéal » la destruction de l’État revient à repousser cet objectif hors du réel. La qualification vaut disqualification.

Le véritable réalisme, me semble-t-il, consiste à se souvenir qu’un État ne dispose que de deux stratégies éventuellement complémentaires pour répondre au mouvement social et plus encore à une agitation révolutionnaire : la répression et/ou la réforme/récupération. Un mouvement révolutionnaire, porteur d’une volonté (consciente ou non) de rupture avec le système en place ne peut -par définition- obtenir satisfaction d’un État. En revanche, il peut contraindre celui-ci à jouer de la réforme, des reculades, de la démagogie.

L’inconvénient du réformisme comme stratégie (accroître la « participation populaire » à l’État démocratique, dit Chomsky) est qu’il ne réforme jamais rien. Et ce pour l’excellente raison que l’État auto-adaptateur s’arrange des réformes au moins aussi bien que de certaines émeutes. Il les désamorce, les phagocytes, les réduit à rien. Il n’existe pas, hors de la lutte, de garantie qu’une réforme « progressiste » ne sera pas vidée de son contenu, mais on doit se rendre à cette évidence, paradoxale seulement en apparence, que c’est bien l’action révolutionnaire le moyen le plus sûr de réformer la société. Nombre d’institutions et de dispositifs sociaux sont ainsi les résultats de luttes ouvrières insurrectionnelles. Le fait qu’elles soient remises en cause à la fois par les politiciens et par les capitalistes ne peut conduire à voir le salut dans un renforcement de « l’État », conçu comme entité abstraite ou comme une espèce de matière inerte, une digue par exemple, qu’il faudrait consolider pour se protéger des inondations. L’État institutionnalise à un moment historique donné les rapports de classe existant dans une société. Rappelons que la définition (en droit constitutionnel) de l’État moderne est qu’il dispose du monopole de la violence. Un antiléniniste comme Chomsky sait d’ailleurs qu’il n’existe pas d’État « ouvrier » ; c’est bien dire que l’État est par nature une arme de la bourgeoisie.

Critiqué aux USA

Les positions défendues par Chomsky et ses admirateurs canadiens ne reflètent pas, loin s’en faut, le point de vue général des milieux libertaires ou anarcho-syndicalistes aux États-Unis. Elles ont notamment été très critiquées dans le magazine trimestriel Anarcho-Syndicalist Review, auquel il avait accordé un entretien [8]. La métaphore de la cage à agrandir, que Chomsky juge particulièrement éclairante [9], déclenche l’ire de James Herod : « Les prédateurs ne sont pas en dehors de la cage ; la cage, c’est eux et leurs pratiques. La cage elle-même est mortelle. Et quand nous réalisons que la cage est aux dimensions du monde, et qu’il n’y a plus d’ »extérieur » où nous échapper, alors nous pouvons voir que la seule manière de ne pas être assassinés, ou brutalisés et opprimés, est de détruire la cage elle-même. »

Si l’ensemble des contributeurs reconnaissent à Chomsky le mérite d’avoir analysé la politique étrangère des USA [10], donné une visibilité au mouvement anarcho-syndicaliste américain, et fournit une critique des médias qui semble neuve outre-Atlantique, trois d’entre eux (sur quatre [11]) se démarquent absolument de son réformisme. « Il est possible, comme Chomsky le fait d’être syndicaliste [il est adhérent des Industrial Workers of the World (IWW), organisation syndicaliste-révolutionnaire] et de défendre les bienfaits de la démocratie libérale, mais ça n’est ni anarcho-syndicaliste ni anarchiste », écrit Graham Purchase. « Ce serait une erreur pour nous, ajoute James Herod, de nous tourner vers Chomsky pour lui demander son opinion sur des sujets qu’il n’a pas réellement étudiés, parce que ses priorités étaient ailleurs, notamment ce qui touche à la théorie anarchiste, à la stratégie révolutionnaire, aux conceptions d’une vie libre, etc. »

En France : au service de quelle stratégie ?

Pourquoi publier aujourd’hui les textes de Chomsky sur l’anarchisme ? Écartons l’hypothèse simpliste de l’occasion d’une coédition franco-québécoise, financièrement soutenue -y compris en France- par des institutions culturelles du Québec [12], même si l’originalité du dispositif éditorial mérite d’être signalée. S’agit-il plutôt de publier sans discernement un corpus théorique important -par son volume-, produit par un scientifique réputé, et apportant une caution sérieuse à un « anarchisme » dont le contenu précis importerait peu ? Cette deuxième hypothèse est infirmée par la publication simultanée des textes de Normand Baillargeon, lequel reprend et détaille le distinguo chomskyen entre les objectifs (à très long terme) et les buts immédiats, ces derniers étant « déterminés en tenant compte des possibilités permises par les circonstances » [13], lesquels servent à justifier un compromis -le mot est de Baillargeon- « certes conjoncturel, provisoire et mesuré avec l’État ». Baillargeon reprend également à Chomsky ses arguments larmoyants (les petits enfants affamés) et ses appels à l’« honnêteté intellectuelle » : « Cela signifie donc, si on ne joue pas sur les mots, se porter à la défense de certains aspects [sic] de l’État. » Il avance même, achevant ainsi le renversement chomskyen de la perspective historique, que l’obtention de réformes « est sans doute la condition nécessaire » au maintien d’un idéal anarchiste. Le réformisme n’est donc pas un pis-aller, mais le moyen immédiat de jeter les bases sur lesquelles sera construit un engin permettant d’atteindre les buts révolutionnaires. On s’en doute : ni la nature de l’engin ni son mode de propulsion ne sont indiqués.

Cette réhabilitation « libertaire » du réformisme trouve son écho dans les milieux anarchistes français ou francophones, comme d’ailleurs dans des démarches comme celle d’Attac, déjà critiquée dans ces colonnes, qui ne se réfère certes pas à l’« idéal libertaire » mais recourt à la phraséologie et à l’imaginaire utopique du mouvement ouvrier (cf. Oiseau-Tempête n° 8). La mode réformiste-libertaire s’exprime également dans l’écho donné aux thèses « municipalistes », reprises de Bookchin, et dans la tentative de créer un pôle universitaire-libertaire, auquel participent les colloques savants organisés par les éditions ACL (Lyon) et dans une certaine mesure la revue Réfractions. Que telle ou telle de ces initiatives soit menée par d’excellents camarades n’entre pas ici en ligne de compte. À l’heure où les idées libertaires suscitent un certain regain d’intérêt éditorial et militant, dont témoignent la création de librairies anarchistes (Rouen, Besançon, etc.) et de nombreuses publications, se dessine une tendance à présenter comme compatible avec la tradition anarchiste une version sans originalité du réformisme, donné comme seul ersatz possible de bouleversement du monde.

Comme le rappelle l’un des critiques américains de Chomsky, chacun a bien le droit de prendre un parti qui est celui -à strictement parler- de la contre-révolution. Il doit être déconstruit et critiqué -en un mot combattu-, et cela avec d’autant moins de complaisance qu’il se drape dans les plis du drapeau noir pour donner du panache et un pedigree flatteur à un anarchisme d’opinion, devenu discipline universitaire, acteur de la pluralité démocratique ou curiosité muséologique.

La rupture avec le système capitaliste, voie nécessaire vers la construction d’une société communiste et libertaire, demeure l’une des lignes de fracture essentielles entre ceux qui acceptent ce monde -cyniques libéraux-libertaires ou supplétifs citoyens- et ceux qui veulent en inventer un autre. Dans l’immédiat, on aimerait que tous les honnêtes libertaires qui sollicitent Chomsky, publient Chomsky et vendent du Chomsky en piles, en tirent les conséquences et nous disent si, réflexion faite, ils se rallient à la stratégie du compromis, à l’anarchisme d’État. »

Claude Guillon

Extrait de la revue Oiseau-tempête n°9, été 2002.  
 

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Sur le film « Chomsky et Compagnie » d’Olivier Azam

Soyons clairs, dans le titre de ce film ce qui compte c’est beau­coup plus les mots « et Compagnie » que « Chomsky » . En effet, je n’ai pas minuté, mais son inter­view ne doit pas durer plus de 20 ou 30 minu­tes sur les 100 minu­tes du film. Ceux qui veu­lent connaître les opi­nions de Norman Baillargeon, de Daniel Mermet ou de Jean Bricmont sur Chomsky ont plus de chan­ces d’être satis­faits que ceux qui croyaient voir vrai­ment un film com­posé essen­tiel­le­ment d’inter­views de… Chomsky.

De plus l’objet et le fil conduc­teur de ce docu­men­taire sont un peu confus, tant sur le plan tech­ni­que que poli­ti­que. Ce docu­men­taire est cons­truit autour d’une inter­view radio­dif­fusée de Chomsky par Daniel Mermet, inter­view entre­coupée d’ images ou d’extraits hétérogènes de films et d’inter­views [14] pour illus­trer soit les idées du « plus grand intel­lec­tuel vivant » (sic) qui « tra­vaille une cen­taine d’heures par semaine » (resic), un pen­seur « entre Bertrand Russel et le sous-com­man­dant Marcos » (waouh ! pour­quoi pas entre Marx et Jésus ?), soit d’inter­ven­tions de dis­ci­ples de ce grand « anar­chiste socia­liste ».

Mermet fait d’ailleurs partie de ces jour­na­lis­tes qui mél­angent un peu tout par igno­rance, ou alors (je ne le connais pas assez pour tran­cher) qui pra­ti­quent déli­bérément des amal­ga­mes. Ainsi il déc­lare, dans le com­men­taire en voix off du film, que les déf­enseurs des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale des années 60 auraient tourné leur veste et seraient déçus parce que les gou­ver­ne­ments issus de ces mêmes mou­ve­ments « obli­gent leurs femmes à porter le voile ».

Cette affir­ma­tion est dou­ble­ment fausse :

– d’une part, on pou­vait par­fai­te­ment, dans les années 60, lutter pour l’indép­end­ance des colo­nies sans pour autant accep­ter de « porter les vali­ses » des futurs exploi­teurs de mou­ve­ments comme le FNL, le FLN, le PAIGC, le FRELIMO, etc. Peu d’hommes et de femmes anti­co­lo­nia­lis­tes ont été luci­des, mais on ne peut cacher et nier leur exis­tence, leurs écrits et leurs actions (visi­ble­ment cela ne fait pas partie de la culture affi­chée de Mermet et Bricmont) ;

– d’autre part, à l’époque, même si la dimen­sion reli­gieuse, musul­mane était déjà prés­ente dans les luttes de libé­ration natio­nale, notam­ment en Algérie, elle n’avait pas du tout pris la même ampleur qu’aujourd’hui [15]. Cette affir­ma­tion est par­ti­cu­liè­rement vicieuse car elle sous-entend qu’il fau­drait, si l’on est un authen­ti­que anti­co­lo­nia­liste, accep­ter incondi­tion­nel­le­ment l’obs­cu­ran­tisme reli­gieux quand il domine un mou­ve­ment de libé­ration natio­nale. Mais elle a l’avan­tage d’expli­quer pour­quoi une cer­taine gauche (radi­cale) ou pas sou­tient aujourd’hui le Hamas et le Hezbollah.

La prés­en­tation de Mermet est bien typi­que de la pensée sta­li­nienne ou tiers­mon­diste (sou­vent la différ­ence entre les deux est très mince) selon laquelle : « Soit tu es avec moi, tu me sou­tiens sans expri­mer la moin­dre opi­nion et tu fermes ta gueule ; soit tu me cri­ti­ques et tu es du côté de l’impér­ial­isme. »

On retrouve là d’ailleurs une des gran­des fai­bles­ses des livres de Chomsky : notre dis­tin­gué lin­guiste est tou­jours extrê­mement dis­cret sur les ten­dan­ces bureau­cra­ti­ques, état­istes voire tota­li­tai­res des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale. Lorsque, dans le film, il cri­ti­que avec raison les bol­che­viks, Chomsky ne se rend pas compte qu’à l’époque (en 1917 et dans les années sui­van­tes) ses cri­ti­ques auraient été dénoncées comme « fai­sant le jeu de l’impér­ial­isme »… Il ne s’en rend pas compte, mais il adopte exac­te­ment, vis-à-vis des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale ou des gou­ver­ne­ments tiers­mon­dis­tes et pseudo-antiimpér­ial­istes du Sud actuels, le profil bas que les bol­che­viks ou leurs par­ti­sans, lui auraient imposé.

Dans un arti­cle du Monde diplo­ma­ti­que d’avril 2001 (« La mau­vaise répu­tation ») Bricmont a écrit : « Dans les mou­ve­ments anti-impér­ial­istes domi­nait une men­ta­lité de “prise de parti”. Il fal­lait choi­sir son camp : pour l’Occident ou pour les révo­lutions du tiers-monde. Une telle atti­tude est étrangère à Chomsky, ratio­na­liste au sens clas­si­que du terme. Non pas qu’il se place “au-dessus de la mêlée” – rares sont les intel­lec­tuels plus engagés que lui -, mais son enga­ge­ment est fondé sur des prin­ci­pes comme la vérité et la jus­tice, et non sur le sou­tien à un camp his­to­ri­que et social, quel qu’il soit. » Et il répète exac­te­ment la même chose dans le film. Ce point de vue est aussi le nôtre, mal­heu­reu­se­ment on ne le retrouve pas vrai­ment exposé en détail dans les livres de Chomsky ni dans le film, tel­le­ment notre auteur se concen­tre sur une seule chose : la dén­onc­iation (juste) de l’impér­ial­isme amé­ricain. Ce n’est pas un hasard si Chomsky est cité par Chavez, icône de l’anti-impér­ial­isme à sens unique. Et ce n’est pas un hasard non plus si Chomsky lui a ren­voyé l’ascen­seur en ces termes : “Je m’intér­esse beau­coup à ses idées poli­ti­ques. Je pense que beau­coup d’entre elles sont cons­truc­ti­ves. » (New York Times, 22 sep­tem­bre 2006). Et d’ajou­ter, argu­ment massue sans doute, que Chavez a « rem­porté 6 élections dont le fonc­tion­ne­ment avait été étr­oi­tement sur­veillé » (au sens de « vérifié »).

Il est amu­sant de noter qu’un intel­lec­tuel qui a bâti toute sa car­rière et sa renommée, dans le champ poli­ti­que en tout cas, sur la façon dont les médias et le pou­voir « fabri­quent le consen­te­ment » de la popu­la­tion, ne s’intér­esse abso­lu­ment pas au fonc­tion­ne­ment de la pro­pa­gande cha­viste éta­tique et para-éta­tique…

Chomsky est donc bien dans une logi­que de « camp his­to­ri­que et social » (en fait pure­ment diplo­ma­ti­que, car il y existe bel et bien un « camp de la classe ouvrière », du prolé­tarait, tota­le­ment différent des camps diplo­ma­ti­ques offi­ciels), contrai­re­ment à ce que prétend Bricmont.

Si Chomsky et ses dis­ci­ples se livrent dans ce film à de nom­breu­ses affir­ma­tions pére­mpt­oires et contes­ta­bles, nous n’en don­ne­rons que quatre exem­ples.

Les fon­de­ments du nazisme

Lorsque Chomsky expli­que que le pou­voir du nazisme a été cons­truit avec des « mots sim­ples » dif­fusés par le « ministère de la Propagande » (donc après 1933) et qu’il s’agis­sait pour Hitler de « ter­ro­ri­ser l’opi­nion » en jouant sur des « sen­ti­ments et des peurs », il passe sous silence ce qu’ont été les acti­vités concrètes du NSDAP et des SA durant les années pré­cédant la nomi­na­tion de Hitler au poste de chan­ce­lier en jan­vier 1933 : atta­que de mee­tings des partis com­mu­niste et socia­liste, meur­tres de mili­tants de gauche, atta­ques de syn­di­cats et de locaux mili­tants, recru­te­ment de dizai­nes de mil­liers d’hommes de main, for­ma­tion de corps para­mi­li­tai­res, noyau­tage des syn­di­cats, de la police et de l’armée, ten­ta­tive de putsch, etc.

Chomsky passe éga­lement sous silence ce qui s’est passé durant l’année 1933 et qui ne peut se réd­uire à quel­ques tech­ni­ques habi­les de condi­tion­ne­ment des esprits : création du camp de concen­tra­tion de Dachau, auto­dafés de livres, atta­ques contre des maga­sins juifs, inter­dic­tion des partis poli­ti­ques, géné­ra­li­sation des actions vio­len­tes et cri­mi­nel­les des SA, etc. Ceux qui croient, comme Chomsky et ses dis­ci­ples dans ce film, que le nazisme a réussi à s’impo­ser à la popu­la­tion alle­mande prin­ci­pa­le­ment parce qu’il aurait mené une pro­pa­gande habile ins­pirée des tech­ni­ques de la com­mu­ni­ca­tion publi­ci­taire amé­ric­aine feraient bien de lire les écrits de Daniel Guérin – un com­mu­niste liber­taire, d’ailleurs : Fascisme et grand capi­tal et La peste brune.

Cela dit, on com­prend que Chomsky et ses dis­ci­ples actuels sous-esti­ment le pou­voir de la vio­lence réelle des nazis, leur rôle fon­ciè­rement anti-ouvrier et anti-révo­luti­onn­aire, leur fonc­tion d’agent de des­truc­tion phy­si­que et matéri­elle du mou­ve­ment ouvrier le plus impor­tant d’Europe, et qu’ils sures­ti­ment le pou­voir sym­bo­li­que des médias de l’époque, même si cela les conduit à une ana­lyse com­plè­tement ana­chro­ni­que. En effet, une telle opé­ration intel­lec­tuelle fondée sur l’esca­mo­tage des mécan­ismes réels du nazisme cor­res­pond à une vision du monde et à une sen­si­bi­lité très actuel­les.

Chomsky et ses dis­ci­ples expri­ment en effet ce que pen­sent beau­coup de jeunes alter­mon­dia­lis­tes, gau­chis­tes ou liber­tai­res, qui aujourd’hui voient le fas­cisme ou le tota­li­ta­risme par­tout (cf. le ridi­cule « Sarkozy = Vichy 2 ») au point de bana­li­ser tota­le­ment ces termes, et croient que la pro­pa­gande méd­ia­tique serait toute-puis­sante au point de faç­onner la réalité sociale et les com­por­te­ments sociaux. (Notons que Chomsky est par­fois un peu plus subtil, comme nous l’expli­que Bricmont, quand il affirme que ce sont sur­tout les « clas­ses moyen­nes » – en clair la petite-bour­geoi­sie sala­riée – qui gobent le mieux la pro­pa­gande mer­dia­ti­que et que les prolét­aires sont doués d’un sens cri­ti­que bien supérieur à celui des intel­los ou des bobos.) Les com­pa­rai­sons qu’établit Chomsky entre fas­cisme et démoc­ratie, ou entre tota­li­ta­risme et démoc­ratie sont extrê­mement par­tiel­les et fra­gi­les car il ne s’intér­esse qu’aux mécan­ismes (sym­bo­li­ques) de la pro­pa­gande, et pas à la vio­lence quo­ti­dienne et mas­sive (pas du tout sym­bo­li­que, celle-là) que mobi­li­sent les partis fas­cis­tes ou tota­li­tai­res avant d’arri­ver au pou­voir, puis ensuite pour garder le pou­voir.

Très réc­emment, le 16 sep­tem­bre 2008, le mas­sa­cre de pay­sans à Cobija, dans le dép­ar­tement de Pando, en Bolivie, orga­nisé avec l’aide de mer­ce­nai­res étr­angers, mais aussi de poli­ciers et de cadres de la préf­ec­ture locale, tous opposés à Evo Morales, nous rap­pelle encore une fois que le pou­voir repose fon­da­men­ta­le­ment sur l’usage concret de la force matéri­elle. Pas sur des mots, des sen­ti­ments de peur et des tech­ni­ques de lavage de cer­veaux. Ce deuxième élément est secondaire dans l’expli­ca­tion de l’avè­nement et de la perpét­uation d’un système dic­ta­to­rial ou tota­li­taire.

La « pré­face » de Chomsky au livre de Faurisson

Sur le débat qui fait rage depuis 28 ans à propos de la pseudo- « pré­face » de Chomsky (en fait une lettre aux éditeurs non des­tinée à la publi­ca­tion, selon Chomsky ), Daniel Mermet nous livre son cruel dilemme avec une dés­arm­ante naïveté : « C’est ter­ri­ble pour nous car il y a deux per­son­nes en qui on a confiance Vidal-Naquet et Chomsky. » On a là une bonne illus­tra­tion de la paresse intel­lec­tuelle, du sui­visme, de beau­coup de gens de gauche ou d’extrême-gauche. Avoir une pensée cri­ti­que ce n’est pas « faire confiance » aveu­glément à X ou à Y, mais se forger SOI-MEME une opi­nion, qu’elle que soit la sym­pa­thie ou l’admi­ra­tion qu’on a pour le talent, les connais­san­ces ou les qua­lités per­son­nel­les d’Untel ou Unetelle. Or, il est évident que Vidal-Naquet a raison dans ce film quand il dit que Chomsky refuse de reconnaître qu’il a commis une erreur [16] en accor­dant sa confiance à des indi­vi­dus comme Pierre Guillaume et Serge Thion. D’autant plus que Thion expli­que lui-même com­ment il a trompé Chomsky, dans le film « Manufacturing Consent : Noam Chomsky, les médias et les illu­sions néc­ess­aires » de Mark Achbar et Peter Wintonick réalisé en 1993.

On peut res­pec­ter et com­pren­dre la posi­tion de Chomsky sur le droit absolu à la liberté d’expres­sion, y com­pris des négati­onn­istes, mais dans ce film son argu­men­ta­tion est ban­cale. Selon lui, « entrer dans le jeu des négati­onn­istes c’est leur donner de l’impor­tance » (et donc il ne faut en aucun cas dis­cu­ter avec eux ou même réfuter leurs pseudo-argu­ments). Très bien. Mais alors on ne com­prend pas pour­quoi signer une pétition et enga­ger une cor­res­pon­dance avec des négati­onn­istes ne serait pas… leur « donner de l’impor­tance », quand on est un intel­lec­tuel aussi « pres­ti­gieux » et « mon­dia­le­ment connu » que lui ! Les négati­onn­istes ont été net­te­ment plus malins et retors que Chomsky sur ce coup-là. Il s’est fait avoir comme un débutant et n’est même pas capa­ble de le reconnaître 28 ans plus tard… En soi, ce n’est pas grave, mais ce qui est inquiétant c’est que ses dis­ci­ples conti­nuent à déf­endre leur maître sur ce qui n’est quand même qu’un point de détail. On peut douter de leur sens cri­ti­que sur des ques­tions plus impor­tan­tes.

On remar­quera aussi que le même Chomsky qui trouve normal et juste de déf­endre le droit d’expres­sion des négati­onn­istes (indi­vi­dus et idées qu’il abhorre) est scan­da­lisé par la publi­ca­tion de prét­endues « cari­ca­tu­res racis­tes contre des musul­mans » en France. Décidément, en 1980 comme en 2008, le « grand intel­lec­tuel pres­ti­gieux » Chomsky est bien mal informé. Les cari­ca­tu­res de Mahomet parues dans Charlie Hebdo n’étaient pas des cari­ca­tu­res « racis­tes » , mais d’abord et avant tout des cari­ca­tu­res dirigées contre une inter­pré­tation poli­ti­que de l’islam et contre la reli­gion… Ce n’est pas du tout la même chose. Et le prét­endre c’est vrai­ment ne pas faire preuve d’un grand « ratio­na­lisme »…

Le Cambodge

Dans le film, Chomsky prétend que les mét­hodes san­gui­nai­res des Khmers rouges auraient été une rép­onse à la bar­ba­rie des bom­bar­de­ments amé­ricains. Il expli­que que les Khmers rouges étaient un grou­pus­cule de 3 000 per­son­nes. A l’époque, 3 000 hommes armés (en fait plutôt 4000), c’était loin d’être un grou­pus­cule insi­gni­fiant dans un pays de 9 mil­lions d’habi­tants : ima­gi­nons dans la France actuelle de 66 mil­lions d’habi­tants une guér­illa ras­sem­blant 30 000 com­bat­tants sou­te­nus mili­tai­re­ment par deux puis­sants Etats voi­sins. Personne ne qua­li­fie­rait séri­eu­sement un tel mou­ve­ment de « grou­pus­cule ». Chomsky affirme que c’est à cause des bom­bar­de­ments amé­ricains que les Khmers rouges auraient recruté des dizai­nes de mil­liers de « pay­sans en colère, enragés par ces bom­bar­de­ments », et que le tout aurait ainsi engen­dré une « spi­rale de vio­lence ».

Chomsky est bien mal informé sur les sta­li­niens cam­bod­giens [17]. Autant on doit lui rendre hom­mage pour avoir dénoncé le silence de la presse occi­den­tale et les com­pli­cités amé­ri­cano-franç­aises sur le géno­cide du Timor orien­tal, géno­cide qui com­mença la même année que le géno­cide cam­bod­gien (1975), autant on doit sou­li­gner son igno­rance de ce qu’étaient les Khmers rouges et de leurs ori­gi­nes poli­ti­ques. Les diri­geants sta­li­niens cam­bod­giens (Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphan), loin d’être des « pay­sans en colère », étaient des fils de bour­geois dont une partie avaient fait leurs études supéri­eures en France dans les années 50. Dès 1962, ils par­ti­cipèrent à la guér­illa du FNL sud-viet­na­mien et furent donc formés mili­tai­re­ment et poli­ti­que­ment par les sta­li­niens viet­na­miens. Ils furent ensuite rejoints en 1970 par des cen­tai­nes d’intel­lec­tuels cam­bod­giens des villes qui ren­flouèrent l’appa­reil des futurs Khmers rouges. Toutes les idées poli­ti­ques et les mét­hodes d’orga­ni­sa­tion du Parti com­mu­niste cam­bod­gien vien­nent du Nord-Vietnam et de la Chine (notam­ment celle de la pseudo-Révolution cultu­relle). Leur science mili­taire et leurs armes pro­ve­naient du Vietnam et de la Chine. Il est donc faux d’affir­mer que leurs pra­ti­ques géno­cid­aires ne seraient qu’une réaction de déf­ense anti-impér­ial­iste (même si, au niveau évé­nem­entiel, ce sont les bom­bar­de­ments amé­ricains qui ont poussé une partie de la popu­la­tion dans les bras de la guér­illa). Les pra­ti­ques géno­cid­aires ont été préparées par l’orga­ni­sa­tion interne de la guér­illa. Elles sont le fruit d’un projet idéo­lo­gique, un pro­duit dérivé du sta­li­nisme [18] et du maoisme.

Ne pas l’expli­quer, se conten­ter de dén­oncer la bar­ba­rie de l’impér­ial­isme amé­ricain (dém­arche indis­pen­sa­ble, bien sûr), c’est s’empêcher de com­pren­dre les sour­ces du tota­li­ta­risme sta­li­nien. Rien de sert de cri­ti­quer, comme le fait Chomsky, les bol­che­viks des années 20, si c’est pour dis­si­mu­ler ou sous-esti­mer les ori­gi­nes des mécan­ismes d’un système fondé sur un Parti-Etat tota­li­taire 50 ans plus tard. Il existe bien sûr des différ­ences quan­ti­ta­ti­ves et qua­li­ta­ti­ves entre l’URSS de Lénine, celle de Staline et les régimes de Mao et de Pol-Pot. Mais il est dif­fi­cile de nier que l’idéo­logie et la pra­ti­que dites « marxis­tes-lénin­istes » ont été au centre de la cons­truc­tion de ces Etats.

Bricmont l’Etat et les « ex »

Dans le film et dans l’un des « plus » du DVD, Bricmont essaie de nous expli­quer la nou­veauté ren­ver­sante de la pensée chom­skienne en citant les noms « peu connus » (dit-il) de Rudolf Rocker et de Diego Abad de Santillan [19]. Il se garde bien de nous expli­quer les liens précis entre ces deux pen­seurs anar­chis­tes et Chomsky. Il se contente de nous lais­ser enten­dre que LUI il sait. Une atti­tude typi­que­ment élit­iste : en anglais, on appelle cela du « name drop­ping »…Du sau­pou­drage chic et choc de noms connus ou mystérieux ….

Bricmont prétend que Chomsky serait mal vu dans l’intel­li­gent­sia franç­aise à cause de l’hos­ti­lité d’ « ex-trots­kys­tes, ex-maois­tes, ex-com­mu­nis­tes » (on notera qu’il ne dit pas « ex-sta­li­niens »). Bricmont est fort mal informé ou alors très mal inten­tionné.

Ceux qui ont le plus atta­qué Chomsky (BHL, Finkielkraut et Cie) n’ont jamais été trots­kys­tes, et ce n’est pas « l’extrême-gauche » qui mène des cam­pa­gnes contre Chomsky (bien au contraire ses livres sont géné­ra­lement encensés de façon tota­le­ment acri­ti­que par les gau­chis­tes de tout poil), mais la droite « intel­lec­tuelle », la gauche ultra­modérée et des jour­na­lis­tes igno­rants (un pléon­asme). Où l’on voit qu’on peut être un mec vache­ment cultivé comme Bricmont et lancer des accu­sa­tions infondées et confu­ses contre l’extrême-gauche et les trots­kys­tes…

Bricmont veut nous faire croire que Chomsky serait un pen­seur ori­gi­nal, « inclas­sa­ble », parce qu’il expli­que que les « mul­ti­na­tio­na­les sont les orga­ni­sa­tions les plus pro­ches des systèmes tota­li­tai­res ». Franchement, on ne voit pas ce que cette cri­ti­que du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme a d’ori­gi­nal. Marx com­pa­rait déjà le fonc­tion­ne­ment d’une usine à celui de l’armée ou d’une caserne. Et il dénonçait déjà la « dis­ci­pline de fabri­que ». Il est évident que la cons­ti­tu­tion d’entre­pri­ses mul­ti­na­tio­na­les ne pou­vait que ren­for­cer ces ten­dan­ces que Marx avait déjà iden­ti­fiées 100 ans avant Chomsky.

Par contre, quand Chomsky prétend que, contre les mul­ti­na­tio­na­les, les gens n’ont dans l’immédiat qu’une « seule déf­ense, un seul outil c’est l’Etat », non seu­le­ment il confond la déf­ense (absurde) de l’Etat bour­geois avec la déf­ense et l’exten­sion cons­tante (indis­pen­sa­ble) des droits démoc­ra­tiques, mais il énonce une bana­lité réf­orm­iste plus que cen­te­naire. Ringarde, quoi…

D’après Bricmont, Chomsky serait « trop ori­gi­nal pour faire partie d’un cou­rant » . (On remar­quera au pas­sage que, lorsqu’il parle de « cou­rants » , il parle des cou­rants à la mode dans la petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle, notam­ment franç­aise, pas des cou­rants du mou­ve­ment ouvrier, ou des cou­rants du mou­ve­ment anar­chiste qui visi­ble­ment sont moins dignes d’être cités que Lacan, Foucault, Althusser ou Heidegger). Il illus­tre son propos en uti­li­sant la métap­hore sui­vante : « la cage » (de l’Etat) « nous protège des fauves » que sont les mul­ti­na­tio­na­les. On est confondu devant une telle naïveté poli­ti­que de la part de théo­riciens si « ori­gi­naux » et « nova­teurs ».

Il existe une inte­rac­tion telle entre les som­mets de l’Etat et les som­mets des mul­ti­na­tio­na­les que l’on ne voit pas com­ment la tête de l’Etat (les gou­ver­ne­ments, les hauts fonc­tion­nai­res) pour­rait cons­ti­tuer le moin­dre bou­clier contre les mani­gan­ces, mani­pu­la­tions et crimes des mul­ti­na­tio­na­les. Quant aux petits fonc­tion­nai­res, en général, ils obé­issent et n’oppo­sent pas de rés­ist­ance aux cir­cu­lai­res, consi­gnes et direc­ti­ves qu’on leur dis­tri­bue. On le cons­tate déjà aujourd’hui, dans la France « démoc­ra­tique », dans les préf­ec­tures et la majo­rité des ser­vi­ces sociaux vis-à-vis des sans-papiers. On ima­gine quelle serait l’atti­tude de la majo­rité de ces fonc­tion­nai­res et des petits cadres de la fonc­tion publi­que face à un gou­ver­ne­ment dic­ta­to­rial ou fas­ciste.

À moins d’être un par­ti­san des idées de Bernstein, ce social-démoc­rate alle­mand de la fin du XIXe siècle… Mais alors, Chomsky ne serait pas vrai­ment « le plus grand pen­seur du XXe siècle »….comme veut nous le faire croire Bricmont.

Les cri­ti­ques ci-dessus exprimées ne doivent pas vous déc­ou­rager d’aller voir ou d’ache­ter ce film plutôt confus, mais plein de bonnes inten­tions. Il sou­li­gne invo­lon­tai­re­ment com­ment les ambi­guités, les naïvetés et les lieux com­muns de l’idéo­logie citoyen­niste et alter­mon­dia­liste [20] coïn­cident si bien avec les livres et propos de Chomsky…. En cela, au moins, il est utile. »
 

Yves Coleman 
Vendredi 19 septembre 2008, trouvé sur mondialisme.org

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Chomsky, le bouffon de Chavez

« Les livres de Chomsky sont ennuyeux, répé­tit­ifs, et enfon­cent le plus sou­vent des portes ouver­tes : l’impér­ial­isme amé­ricain est san­gui­naire, les médias sont au ser­vice du Capital, les gran­des entre­pri­ses ont leurs pions au sein du pou­voir poli­ti­que, etc. Il est quand même assez révé­lateur que sur ses 80 livres publiés en anglais un seul de ses livres (du moins son titre) soit consa­cré à la cri­ti­que du sta­li­nisme ! Comme si l’exploi­ta­tion et l’oppres­sion s’étaient arrêtées aux portes du rideau de fer ! Cette atti­tude rap­pelle les propos d’une brave conseillère muni­ci­pale de Die Linke (le parti qui fait l’admi­ra­tion de Jean-Luc Mélenchon et du Parti de Gauche en France) qui déc­larait lors d’une réc­ente émission consa­crée à la « gauche » en Allemagne que le sta­li­nisme n’avait, après tout, fait des misères qu’à un mil­lion d’Allemands de l’Est sur 16 mil­lions… Avec cette logi­que comp­ta­ble, beau­coup de crimes seraient par­donnés à Salazar, Pinochet ou aux dic­ta­teurs argen­tins ou bré­siliens.

Les der­nières embras­sa­des de Chomsky avec le colo­nel Chavez ne pour­ront que ren­for­cer sa popu­la­rité auprès de toute la « gauche » alter­mon­dia­liste, mou­vance qui, malgré sa dimen­sion « glo­bale », est en fait très natio­na­liste dans chaque pays, pour peu que l’on se mette à grat­ter un peu ce qu’il y a der­rière ses pro­cla­ma­tions plei­nes de bons sen­ti­ments. En France, Le Monde diplo­ma­ti­que est leur Bible, et ce n’est pas un hasard si ce men­suel ne cri­ti­que jamais séri­eu­sement l’impér­ial­isme français et prône une « bonne coopé­ration » inter­na­tio­nale avec les pays du Sud dans le cadre d’un gentil capi­ta­lisme mon­dial. Mais c’est la même chose avec les alter­mon­dia­lis­tes aux Pays-Bas ou aux Etats-Unis comme l’ont montré les cama­ra­des de De Fabel van de ille­gaal dans leur livre tra­duit en français et édité par nos soins : La Fable de l’illé­galité.

Nous ne par­ta­geons pas toutes les ana­ly­ses de ce cama­rade de Cuba Libertaria, et avons placé en notes quel­ques remar­ques cri­ti­ques, mais cet arti­cle pourra peut-être ouvrir une dis­cus­sion utile, raison pour laquelle nous l’avons tra­duit. »

Ni Patries Ni Frontières
 

« Contrairement à ce que pen­sent beau­coup de gens, la capa­cité de croire en des men­son­ges et d’accep­ter aveu­glément une fic­tion, aussi ridi­cule et fausse soit-elle, n’est pas l’apa­nage des imbé­ciles et des igno­rants. Le célèbre essayiste Noam Chomsky vient de nous mon­trer que les intel­lec­tuels, indi­vi­dus sou­vent cultivés, intel­li­gents et pers­pi­ca­ces, peu­vent, eux aussi, deve­nir cré­dules et accep­ter des com­por­te­ments et des actes poli­ti­ques clai­re­ment déma­go­giques, auto­ri­tai­res et fal­la­cieux. En tout cas, s’ils n’y croient pas, ils simu­lent bien.

Bien sûr, il n’y a rien de nou­veau dans le fait qu’un intel­lec­tuel de grande qua­lité tombe dans une telle contra­dic­tion. Déjà avec l’Union sovié­tique et la Chine maoïste nous avions assisté au phénomène irra­tion­nel [21] des « com­pa­gnons de route » … Ces intel­lec­tuels, dont beau­coup d’entre eux croyaient de bonne foi [22] en l’ins­tau­ra­tion du « socia­lisme » et à la cons­truc­tion de « l’homme nou­veau » dans ces pays, jusqu’à ce que les évé­nements les for­cent à com­pren­dre la véri­table nature de ces régimes.

Toutefois, même si de telles erreurs ne sont pas tou­jours motivées par la quête d’une réc­omp­ense quel­conque et sem­blent sincères, si elles ne sont que de sim­ples fata­lités anthro­po­lo­gi­ques, il est logi­que de se deman­der pour­quoi de tels com­por­te­ments exis­tent et com­ment ils se mani­fes­tent. Et même s’il est plus facile de penser qu’il s’agit sim­ple­ment d’un effet de la croyance, que nul être humain, même le plus ration­nel, ne peut éviter en per­ma­nence, dans le cas de Chomsky il nous est impos­si­ble d’oublier qu’il a com­battu les effets de la croyance dans le passé.

C’est pour­quoi nous sommes obligés de nous deman­der : com­ment un homme appa­rem­ment capa­ble de rai­son­ner, d’ana­ly­ser de façon cri­ti­que ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, peut-il se rendre au Venezuela afin de louer les vertus du « socia­lisme du XXIe siècle » sans se rendre compte de la men­ta­lité mili­taire de son inven­teur, le Comandante Chavez, ni du gro­tes­que popu­lisme de sa prét­endue « révo­lution boli­va­rienne » ?

Comment Chomsky peut-il com­met­tre la même erreur que celle com­mise au siècle passé par ces intel­lec­tuels célèbres qui ont fait l’éloge de Staline puis, plus tard, de Mao et de son « Petit Livre rouge » ? Ceux-ci ont cru qu’en Russie et en Chine se cons­trui­sait le « véri­table » com­mu­nisme et celui-là croit aujourd’hui que le Venezuela serait en train de créer « un monde nou­veau, un monde différent ».

Comment a-t-il pu oublier que tous ces intel­lec­tuels ont été forcés de battre leur coulpe [23] pour cet aveu­gle­ment idéo­lo­gique qui les empêchait de voir ce que dis­si­mu­lait la rhé­to­rique révo­luti­onn­aire sta­li­nienne et maoïste ? Ce tota­li­ta­risme res­pon­sa­ble de la mort de mil­lions de per­son­nes, par la faim ou la persé­cution, qui a ins­piré Castro et lui a permis d’impo­ser une dic­ta­ture cin­quan­te­naire dont Chavez est un admi­ra­teur fer­vent.

Mais ce qui frappe, ces der­nières années, chez Chomsky ce n’est pas seu­le­ment cette appa­rente amnésie his­to­ri­que, mais le fait qu’il soit sen­si­ble aux louan­ges d’un his­trion mili­taire. ( « Je t’accueille très cha­leu­reu­se­ment (…) il était temps que tu nous rendes visite et que le peuple vénézuélien te voie et t’entende direc­te­ment ») et l’ait remer­cié pour ses « paro­les aima­bles et génér­euses ». Le bouf­fon Chomsky a aussi déclaré qu’il était « ému » de « voir com­ment au Venezuela se cons­truit cet autre monde pos­si­ble et de ren­contrer l’un des hommes qui a ins­piré cette situa­tion ».

Le plus sur­pre­nant de cette conver­sion à la foi mes­sia­ni­que, sem­bla­ble à des conver­sions au catho­li­cisme célèbres comme celles de Baudelaire, Péguy, ou Claudel, c’est que ce mira­cle se pro­duise après l’effon­dre­ment du « socia­lisme réel » d’ins­pi­ra­tion sovié­tique et l’intro­duc­tion du capi­ta­lisme en Chine [24] par le Parti com­mu­niste que Mao laissa au pou­voir. Contrairement à ces jeunes intel­lec­tuels « idéal­istes », qui ont tressé des louan­ges à Staline ou à Mao avant que se pro­dui­sent ces évé­nements his­to­ri­ques impor­tants et signi­fi­ca­tifs, Chomsky a pu les obser­ver tout au long de sa vie ; c’est pour­quoi il est plus dif­fi­cile de penser qu’il les ait aujourd’hui oubliés. Surtout que les échecs du mes­sia­nisme révo­luti­onn­aire ont confirmé de manière indis­cu­ta­ble ses pro­phéties.

Il est vrai que nous assis­tons déjà depuis plu­sieurs années à l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de Chomsky dans plu­sieurs direc­tions. Et cela malgré le fait que sa posi­tion éthique, ses référ­ences idéo­lo­giques et ses actes poli­ti­ques soient à l’exact opposé des posi­tions de beau­coup de ceux qui prét­endent aujourd’hui l’apprécier et le pren­nent comme maître à penser. Et il est facile de le cons­ta­ter à la simple lec­ture de ses livres. A moins que le Chomsky d’aujourd’hui ne soit plus le même qui écrivait : « Nous sommes dans une pér­iode d’expan­sion du cor­po­ra­tisme, de conso­li­da­tion, de cen­tra­li­sa­tion du pou­voir . Certains sup­po­sent que cela est bon si ces mesu­res sont prises par un pro­gres­siste ou un marxiste-lénin­iste. Trois phénomènes impor­tants ont les mêmes anté­cédents : le fas­cisme, le bol­che­visme, et la tyran­nie cor­po­ra­tiste. Tous trois ont en grande partie les mêmes raci­nes hégéli­ennes ». (Chomsky, Class Warfare).

Nous pou­vons aussi citer ce que, plus tard, il a écrit sur le pays issu du coup d’État bol­che­vi­que d’Octobre 1917. Pour Chomsky, ce coup d’Etat avait éliminé les struc­tu­res socia­lis­tes émerg­entes en Russie : « Ce sont les mêmes com­mu­nis­tes imbé­ciles, les imbé­ciles sta­li­niens qui étaient au pou­voir il y a encore deux ans, qui super­vi­sent aujourd’hui les ban­ques » et sont « les ges­tion­nai­res enthou­sias­tes de l’éco­nomie de marché ». Et de nous livrer une conclu­sion pes­si­miste : « Ceux qui ten­tent de s’asso­cier à des orga­ni­sa­tions popu­lai­res et d’aider la popu­la­tion à s’orga­ni­ser par elle-même, ceux qui appuient les mou­ve­ments popu­lai­res de cette manière, ne peu­vent tout sim­ple­ment pas sur­vi­vre dans la pér­iode actuelle où le pou­voir atteint un tel degré de concen­tra­tion. » (Chomsky, To unders­tand power).

Comment Chomsky peut-il aujourd’hui com­met­tre la même erreur faite autre­fois par les « com­pa­gnons de route » pro-chi­nois, tout aussi aveu­gles poli­ti­que­ment que la géné­ration qui les avait précédés, celle des vieux sta­li­niens qui se sont livrés à une auto-cri­ti­que tar­dive, alors qu’il a lui-même été le témoin cri­ti­que d’un tel aveu­gle­ment ? Le pire, dans son cas, c’est que ces expéri­ences ne lui ont servi à rien, bien qu’il les ait connues et dénoncées.

L’atti­tude actuelle de Chomsky nous incite aussi à nous poser des ques­tions sur le « mystère » de l’étr­ange coha­bi­ta­tion entre l’intel­li­gence la plus aiguë et la cré­dulité la plus obtuse dans l’esprit d’un même être humain. D’autant plus que, autre­fois, il a été l’un de ceux qui ont le plus for­te­ment cri­ti­qué la cécité de beau­coup de ses collègues intel­lec­tuels qui cons­ti­tuaient avec lui la crème [25] de l’intel­li­gent­sia occi­den­tale – Sartre et bien d’autres grands phi­lo­so­phes, his­to­riens, socio­lo­gues, des jour­na­lis­tes ou uni­ver­si­tai­res de pre­mier plan.

Il s’agit vrai­ment d’un « mystère » car la plu­part [26] des intel­lec­tuels ont dû admet­tre qu’ils s’étaient trompés et reconnaître que Chomsky avait eu raison de dén­oncer l’aveu­gle­ment qui les avait amenés à com­met­tre une aussi grave erreur d’appréc­iation dans le passé. Comment Chomsky a-t-il pu oublier tout cela ? Il est vrai que la cécité des anciens sta­li­niens, mille fois [27] avouée et ana­lysée dans des arti­cles, des inter­views et des livres, n’a rien appris aux jeunes maoïstes occi­den­taux, puis­que, vingt ans plus tard, ils ont repro­duit le même type d’erreur. Et avec le même orgueil et la même fatuité que leurs pré­déc­esseurs.

Mais il faut pré­ciser que ces jeunes maoïstes adhéraient aveu­glément à ce qui se prés­entait comme une révo­lution libé­rat­rice. Chomsky, lui, a suivi l’évo­lution inverse : il a com­mencé par la dén­onc­iation, l’ana­lyse objec­tive, ration­nelle, rigou­reu­se­ment cri­ti­que, puis finit aujourd’hui par l’aveu­gle­ment …

Il est vrai que sa lutte contre l’impér­ial­isme amé­ricain l’a amené à une rela­tive dis­crétion au sujet de l’auto­ri­ta­risme crois­sant des san­di­nis­tes au cours de leur pas­sage au pou­voir dans les années 1980 au Nicaragua, et à propos de la dic­ta­ture de Fidel Castro depuis des déc­ennies. Cela malgré le fait que, parmi les vic­ti­mes de ce der­nier, cer­tai­nes ont beau­coup de points com­muns avec les mili­tants anti-impér­ial­istes pro-cubains du reste de l’Amérique latine.

Est-ce cette lutte opiniâtre contre l’impér­ial­isme amé­ricain, le fait que (pour lui) le plus impor­tant soit de dén­oncer les injus­ti­ces qui règnent aux Etats-Unis et celles créées par ce pays à l’éch­elle mon­diale, est-ce cela qui le conduit à pren­dre des posi­tions aussi déc­onc­ert­antes à propos de ce qui se passe sur le conti­nent amé­ricain ? En effet, même si Chomsky se considère tou­jours comme « anar­cho-liber­taire », il est clair que, pour lui, les considé­rations idéo­lo­giques doi­vent passer au second plan et qu’il faut établir une sorte de gra­da­tion entre les injus­ti­ces, selon le degré de danger planét­aire des cibles contre les­quel­les la cri­ti­que est dirigée.

Le pro­blème est que ce rela­ti­visme poli­ti­que permet à beau­coup de marxis­tes-lénin­istes, de popu­lis­tes et de poli­ti­ciens, dont la seule pré­oc­cu­pation est de conquérir le pou­voir, l’exer­cer et le conser­ver, de s’appuyer uni­que­ment sur ses argu­ments anti-impér­ial­istes au lieu de se pré­oc­cuper d’aider la popu­la­tion à s’orga­ni­ser elle-même. Et c’est un vrai pro­blème parce que Chomsky ne dit rien pour les déc­ou­rager de le faire. Au contraire, en conser­vant, avec tant de persé­vér­ance, cette dis­crétion immo­rale et en se lais­sant pho­to­gra­phier à côté de Castro et Chavez il se fait le com­plice des bouf­fon­ne­ries et des dérives auto­ri­tai­res, dic­ta­to­ria­les, de ces nou­veaux oli­gar­ques – même si ses éloges sont dis­crets et de cir­cons­tance.

Malheureusement, ce main­tien per­sis­tant d’une dis­crétion aussi mani­ché­enne (parce qu’il considère moins dan­ge­reuse l’acces­sion de ces popu­lis­tes au pou­voir que les rava­ges commis par l’impér­ial­isme amé­ricain dans le monde), cette atti­tude est non seu­le­ment inef­fi­cace pour pré­venir de tels rava­ges (en effet, ces popu­lis­tes conti­nuent à faire des affai­res avec les mul­ti­na­tio­na­les de l’empire), mais elle contri­bue aussi à démo­bi­liser les gens et à rendre la tâche encore plus dif­fi­cile à ceux qui lut­tent avec cohér­ence contre la domi­na­tion mon­diale du Capital et de l’Etat.

Peut-être que, vu son âge, Chomsky ne peut pas le reconnaître [28], mais il est impos­si­ble de penser qu’il n’est pas cons­cient de la dis­tance qui le sépare de tous ceux qui récupèrent ses argu­ments contre l’impér­ial­isme amé­ricain et qui, en même temps, se mon­trent très réticents, par intérêt ou par conve­nance, à dén­oncer les formes de domi­na­tion imposées par ces régimes popu­lis­tes pseudo-révo­luti­onn­aires. »

Octavio Alberola
Cuba Libertaria, sep­tem­bre 2009. 

Notes de NPNF
Claude Guillon, Octavio Alberola, Yves Coleman  

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[1] « Le capitalisme en ordre de guerre » (20 au 26 septembre ; texte pris sur Internet ; on le retrouve en quatrième de couverture de la revue Les temps maudits (revue théorique de la CNT), octobre 2001) ; « À propos de la globalisation capitaliste » (27 sept. au 3 octobre) ; interview prise sur le Net (15 au 21 novembre 2001).

[2] De l’espoir en l’avenir. Entretiens sur l’anarchisme et le socialisme, Agone, Comeau & Nadeau, 2001. Ce texte n’est pas inconnu en français ; il figurait déjà en 1984 dans le recueil publié par Martin Zemliak chez Acratie (Écrits politiques 1977-1983).

[3] Cf. notamment le site du magazine Z-net

[4] Responsabilité des intellectuels, Agone, 1998, p.137.

[5] Réponses à huit questions sur l’anarchisme, 1996, Z-net (en anglais)

[6] « L’autogestion n’est pas une institution mais un comportement », P. Laporte.

[7] Gare au TGV ! 1993 (épuisé).

[8] ASR, n° 25 et n° 26, 1999 (Anarcho-Syndicalist Review, P.O. Box 2824, Champaign IL 61825, USA).

[9] Outre dans le texte que je cite, Chomsky use de cette métaphore dans ses entretiens avec D. Barsamian, The Common Good, Odonian Press, 1998.

[10] Dans l’analyse géopolitique, le domaine où ses compétences sont le moins sujettes à caution, Chomsky adopte la même tournure démocratique et réformiste. Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo (Éditions Page deux, Lausanne, 2000) se clôt sur un appel à méditer les mérites du droit international dont la principale avancée serait, selon un auteur que Chomsky cite élogieusement, « la mise hors la loi de la guerre et l’interdiction du recours à la force ». Ce que le préfacier qualifie de « raisonnement d’une rigueur quasi mathématique » confine ici à la niaiserie juridiste.

[11] Seul Mike Long se livre à un long plaidoyer pour un pragmatisme confus qui le mène, par exemple, à une évaluation sympathisante du régime de Castro.

[12] C’est le cas pour Instinct de liberté et De l’espoir en l’avenir (Chomsky) et pour Les Chiens ont soif (Baillargeon ; cf. note suivante).

[13] Les chiens ont soif. Critiques et propositions libertaires, Agone, Comeau et Nadeau, 2001. Imprimé au Québec. Publié avec le concours du Conseil des Arts du Canada, du programme de crédit d’impôt pour l’édition du gouvernement du Québec et de la SODEC.

[14] Dont des inter­views sans intérêt sur des jour­na­lis­tes français qui se prét­endent « par­fai­te­ment libres » et une déc­la­ration hal­lu­ci­nante d’Arno Klarsfeld. Mais n’était-il pas démago et trop facile d’uti­li­ser les propos de jour­na­lis­tes ou des prés­en­tateurs de la télé pas vrai­ment connus pour leur sub­ti­lité poli­ti­que ou ceux d’un épouv­antail UMP mou du bulbe (Klarsfeld) qui considère que « les dic­ta­tu­res tran­quilles ne posent pas de pro­blèmes » (sic) ? Qui peut-être mys­ti­fié par de avo­cats affi­chés du système ?

[15] Sur le site de la CNT-AIT un inter­naute s’oppose à cette affir­ma­tion en appor­tant les pré­cisions sui­van­tes : « La déc­la­ration du 1er novem­bre du FLN est sans ambi­guité. Le pre­mier objec­tif de sa lutte est : « L’Indépendance natio­nale par :1) La res­tau­ra­tion de l’Etat algérien sou­ve­rain, démoc­ra­tique et social dans le cadre des prin­ci­pes isla­mi­ques. »(http://www.elmou­ra­dia.dz/fran­….) « Depuis l’indép­end­ance, l’Islam est reli­gion d’Etat … l’Algérie n’a jamais été un état « laique » de ce que je sache … La cons­ti­tu­tion de 96 définit « l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité » comme « com­po­san­tes fon­da­men­ta­les » de l’iden­tité du peuple algérien et le pays comme « terre d’Islam, partie intégr­ante du Grand Maghreb, médit­erranéen et afri­cain. ) « De même l’emblème du FLN, devenu depuis celui de l’Algérie, est un dra­peau en partie vert (l’islam) avec un crois­sant (rouge certes). « Le mou­ve­ment des Ulema algériens a su négocier avec le FLN (plus influencé par le natio­na­lisme, concept « occi­den­tal » opposé à la oumma isla­mi­que) pour pren­dre sa part du gâteau dans la lutte pour le pou­voir dans le camp des indép­end­ant­istes (alors que les rap­ports avec les « pro­gres­sis­tes » de Ferrat Abbas et le MNA étaient le mépris affi­ché … Liauzu, L’Europe et l’Afrique médit­erra­néenne de Suez (1869) à nos jours, Editions Complexe, Questions du xxème siècle, Bruxelles, 1994) « De même, les créateurs du FIS sont d’anciens du FLN … (http://www.huma­nite.fr/1997-07-16_A…) « La dimen­sion reli­gieuse musul­mane était déjà très prés­ente dans la lutte du FLN, mais d’une part il se peut qu’elle ait été dis­si­milée aux « por­teurs de vali­ses », pour qu’ils enten­dent ce qu’ils avaient envie d’enten­dre (Marcos fait exac­te­ment pareil aujourd’hui, res­sor­tant des fables aux occi­den­taux émerveillés de sa poésie …). Et d’autre part, on était alors en pleine époque du socia­lisme réel triom­phant, et il se peut que à l’époque on voyait la reli­gion comme une sur­vi­vance de vieilles tra­di­tions qui de toute façon ne tar­de­raient pas à suc­com­ber avec le pro­grès social et scien­ti­fi­que amené par l’indép­end­ance. »

Je n’ai pas de dés­acco­rds impor­tants avec les remar­ques repro­dui­tes ci-dessus. Je main­tiens sim­ple­ment que la ques­tion reli­gieuse n’était pas cen­trale dans la lutte du FLN dans les années 50, et qu’il faut différ­encier le FLN de l’islam poli­ti­que actuel, au risque de com­met­tre un ana­chro­nisme et d’affir­mer qu’en terre d’islam tous les chats ont tou­jours été… verts.

[16] Pour plus de détails cf. http://www.anti-rev.org/textes/Vida…

[17] Il est d’ailleurs tout aussi mal informé quand il prétend dans ce film qu’il n’y aurait pas eu de mani­fes­ta­tions en France contre la pre­mière guerre d’Indochine. Comme l’écrit l’his­to­rien Daniel Hémery : « A partir de jan­vier 1949 – l’on est au cœur de la guerre froide – [le PCF] lance sa pre­mière grande cam­pa­gne de masse contre la “sale guerre” et orga­nise grâce au sou­tien de la CGT mani­fes­ta­tions et grèves ouvrières sur les mot d’ordre “ plus un homme, plus un sou ”, “rapa­trie­ment du corps expé­diti­onn­aire ”, “ paix au Vietnam ”. Cette cam­pa­gne a eu un réel écho dans la classe ouvrière qui s’expli­que notam­ment parce qu’elle ouvre une pers­pec­tive de rechange au combat ouvrier après la grave déf­aite des gran­des “grèves rouges ” de 1947-1948. Elle culmine en 1949 et au début de 1950 avec les mul­ti­ples refus des dockers des ports français et algériens, à l’excep­tion de Cherbourg, de char­ger et déch­arger les navi­res et des che­mi­nots de trans­por­ter le matériel de guerre par chemin de fer. » Cf. http://www.europe-solidaire.org/spi…

[18] On oublie qu’en 1976 le Parti com­mu­niste français fit éditer un livre aux Editions socia­les Cambodge, l’autre sou­rire de Jérôme et Jocelyne Steinbach pour rép­ondre aux cri­ti­ques contre les pol­po­tis­tes.

Ajout du 1er octo­bre 2008 : En ce qui concerne les sta­li­niens, il est comi­que de lire, dans un com­men­taire à propos de cette chro­ni­que, un cer­tain « Anarced » sur le site de la CNT-AIT de Caen trai­ter par-dessus la jambe, lui aussi, la res­pon­sa­bi­lité spé­ci­fique et écras­ante des sta­li­niens cam­bod­giens dans le géno­cide. Il rai­sonne comme l’his­to­rien « révisi­onn­iste » (pas au sens antisé­mite mais « anti­com­mu­niste ») Ernst Nolte qui expli­quait que le nazisme était sur­tout une rép­onse au rép­onse au lénino-sta­li­nisme. Appliquant cette mét­hode dou­teuse au Sud-Est asia­ti­que, mais ren­ver­sant l’argu­ment, notre anar­chiste dis­tin­gué veut nous faire croire que le sta­li­nisme cam­bod­gien serait sur­tout une rép­onse au géno­cide commis par les Américains au Vietnam. On voit là un excel­lent exem­ple de la pensée binaire, héritée de la guerre froide et de l’influence délétère du sta­li­nisme dans les rangs des « radi­caux », inca­pa­bles de forger leurs pro­pres ana­ly­ses.

Il écrit ainsi : « La cri­ti­que du régime des Khmers rouges et ses liens avec la Chine et l’URSS a été faite des mil­lions de fois, res­ser­vie, rabâchée, rabat­tue, encore et encore par la pro­pa­gande U.S. Mais qui parle du géno­cide commis par les Américains au Vietnam ? »

Il est signi­fi­ca­tif qu’Anarced croie que seule la pro­pa­gande amé­ric­aine ait quel­que chose à dire sur les sta­li­niens cam­bod­giens et viet­na­miens… Qu’en pense-t-il, LUI ? Nul ne le saura. Quant à l’argu­ment selon lequel per­sonne ne par­le­rait du géno­cide amé­ricain au Vietnam, Anarced devrait allu­mer sa télé de temps en temps : il y a une foul­ti­tude de feuille­tons amé­ricains actuels qui le men­tion­nent, sans comp­ter toutes les émissions his­to­ri­ques consa­crées aux années 60. Et toute la presse de gauche et d’extrême-gauche depuis 40 ans.

Son indi­gna­tion et sa dia­tribe ne sont donc qu’un piètre effet de man­ches d’avocat pour éviter le débat sur le fond.

[19] Ceux qui vou­draient mieux connaître Rudolf Rocker pour­ront lire le numéro spécial que lui a consa­cré la revue Itinéraire ainsi que Nationalisme et Culture (Editions liber­tai­res et CNT Editions) et Les soviets trahis par les bol­chéviks (Editions Spartacus) Quant à Diego Abad de Santillan ils pour­ront se repor­ter au numéro 10 de la revue À contre­temps de déc­embre 2002, intég­ra­lement sur le Net. http://www.plusloin.org/acontretemps/n10/index.htm

[20] Parmi les­quels des pon­cifs comme « la lutte contre l’isla­misme a rem­placé la lutte contre le com­mu­nisme » ; « pour pro­vo­quer une guerre avec un pays comme l’Iran il suffit de monter quel­ques pro­vo­ca­tions », etc. Il s’agit géné­ra­lement de demi-vérités qui deman­de­raient chaque fois à être méti­culeu­sement démontées, mais nous n’en avons pas le temps ici. Disons seu­le­ment qu’elles ne font que perpétrer l’inter­pré­tation du monde par les sta­li­niens sovié­tiques pen­dant la guerre froide (c’est d’ailleurs pour­quoi cette vision est si faci­le­ment acceptée et dif­fusée par les post-sta­li­niens de tout poil) : d’un côté il y aurait le bloc de la paix (les alter­mon­dia­lis­tes et les Etats du Sud qui dén­oncent en paro­les l’impér­ial­isme amé­ricain) et de l’autre le bloc de la guerre (l’Axe « amé­ri­cano-sio­niste »). Comme s’il n’exis­tait aucune puis­sance impér­ial­iste secondaire en dehors des Etats-Unis (et… d’Israël !!!), et aucun Etat aspi­rant à deve­nir une puis­sance impér­ial­iste majeure y com­pris dans le Sud…

[21] Ce phénomène n’avait rien d’irra­tion­nel. Un com­pa­gnon de route, sur­tout s’il débutait dans le domaine littér­aire ou artis­ti­que, se voyait invité aux fêtes du Parti, ses œuvres étaient pro­mues, ven­dues, mises en scène ou pro­jetées dans les muni­ci­pa­lités com­mu­nis­tes, son tra­vail était loué dans la presse du parti. Il pou­vait faire des piges dans la presse com­mu­niste, être embau­ché dans une entre­prise du PC, avoir un loge­ment au loyer très éco­no­mique, etc. Sans comp­ter les invi­ta­tions dans les pays « socia­lis­tes » ou amis du camp « socia­liste »

[22] Quiconque se ren­dait, ne serait-ce qu’une journée dans un pays sta­li­nien (ce fut mon cas à Berlin Est en 1966), ne pou­vait que se rendre imméd­ia­tement compte de la dis­tance entre la pro­pa­gande et la réalité

[23] En fait, pro­por­tion­nel­le­ment au nombre impres­sion­nant de « com­pa­gnons de route », il y a eu peu de « mea culpa » et encore moins d’ana­ly­ses de qua­lité de ce qu’était le sta­li­nisme. En France on peut les comp­ter sur les doigts d’une seule main

[24] Le capi­ta­lisme n’a jamais été chassé de Chine, aussi n’y eut-il nul besoin de l’intro­duire après la mort de Mao. L’auteur confond la forme (l’appro­pria­tion privée ou publi­que de la plus value ou du sur­tra­vail) avec le fond (la domi­na­tion du Capital sur le Travail). Un comble pour un liber­taire !

[25] La « crème » en ques­tion est toute rela­tive. Ce ne sont pas les phi­lo­so­phes, éco­nom­istes ou his­to­riens sta­li­niens ou philo sta­li­niens qui ont laissé les œuvres les plus utiles pour les géné­rations révo­luti­onn­aires sui­van­tes. Combien de jeunes « radi­caux » lisent aujourd’hui Soboul, Bettelheim ou Althusser, voire Sartre ?

[26] L’auteur de l’arti­cle confond une poi­gnée d’intel­lec­tuels qui ont fait leur car­rière post-sta­li­nienne dans la dén­onc­iation du « com­mu­nisme », avec un phénomène qui serait d’une ampleur signi­fi­ca­tive. Pour pren­dre un exem­ple en dehors de l’Hexagone, les excel­lents his­to­riens marxis­tes bri­tan­ni­ques qui ont quitté le PCGB après 1956 se sont bien gardé d’étudier… le sta­li­nisme qu’ils avaient adoré. Ou les his­to­riens ou éco­nom­istes marxis­tes amé­ricains, ex com­pa­gnons de route du PC, n’ont rien pro­duit d’intér­essant sur leurs Partis-Etats préférés. En cela d’ailleurs Chomsky ne déroge pas à une tra­di­tion de la gauche intel­lec­tuelle anglo­saxonne, tra­di­tion­nel­le­ment dis­crète, pour ne pas dire muette, sur les crimes du sta­li­nisme…

[27] Les mili­tants d’extrême-gauche ou liber­tai­res ont en général une culture poli­ti­que très frag­men­taire et très orientée. Lors des beaux jours du sta­li­nisme, la plu­part des tém­oig­nages des repen­tis ex-sta­li­niens étaient publiés dans des mai­sons de droite quand ce n’est pas d’extrême-droite. Et tout comme aujourd’hui à propos du Venezuela ou de Cuba, la plu­part des mili­tants ne lisaient pas ces ouvra­ges…

[28] Ce n’est pas une ques­tion d’âge : lors de la polé­mique à propos de Faurisson, il y a trente ans, Chomsky fut tout autant inca­pa­ble de reconnaître qu’il s’était fait mani­pu­ler par les négati­onn­istes, comme l’expli­que d’ailleurs Serge Thion dans le film hagio­gra­phi­que sur Chomsky (« Les médias ou les illu­sions néc­ess­aires ») où le dis­tin­gué lin­guiste nous apprend par ailleurs que ce qui se rap­pro­chait pour lui le plus du socia­lisme liber­taire à une époque était le… « kib­boutz »… Une absur­dité (sym­pa­thi­que par ailleurs quand on connaît la répu­tation « antisé­mite » que lui taillent ses détr­acteurs igno­rants) qu’aucun de ses admi­ra­teurs, anar­chis­tes ou tiers­mon­dis­tes « anti­sio­nis­tes », n’a jamais relevée !
 


Article publié le 07 Mai 2019 sur Socialisme-libertaire.fr