Novembre 13, 2021
Par Socialisme Libertaire
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La question de savoir si le mouvement libertaire doit s’investir dans l’action syndicale n’est pas nouvelle. Elle traverse l’histoire du mouvement anarchiste et se pose de façon récurrente. Aujourd’hui, face à l’institutionnalisation d’organisations syndicales dont la fonction de garants de la paix sociale devient de plus en plus évidente, on ne peut faire l’économie d’une réflexion critique sur le syndicalisme. Dans cette optique, l’œuvre d’Errico Malatesta (1853-1932) peut nous être utile dans la mesure où elle reste d’actualité.
 

L’utilité de l’action syndicale 
Pour Malatesta, il ne fait pas de doute que les anarchistes doivent s’investir dans les organisations syndicales. En effet, si l’on veut contribuer à l’avènement de la révolution sociale, la propagande libertaire ne suffit pas. La lutte syndicale est indispensable pour plusieurs raisons. Elle permet d’éveiller le sentiment de solidarité entre les exploité·es et, ce faisant, aide à combattre la résignation face à l’exploitation et à l’oppression capitalistes.

Par ailleurs, le syndicat permet au prolétariat de s’organiser de façon autonome, indépendamment des partis politiques et conduit à revendiquer de plus en plus énergiquement, démontrant ainsi la nécessité de l’action directe. En effet, l’importance des luttes syndicales réside moins dans la nature des victoires obtenues que dans la manière dont on y parvient : « une petite amélioration arrachée par la force autonome vaut plus à cause de ses effets moraux (…) qu’une grande réforme concédée par le gouvernement ou les capitalistes avec des fins trompeuses ou même par simple gentillesse. » (1) Même les revers et les échecs sont utiles car ils « enseignent la nécessité d’employer des moyens plus énergiques et des solutions plus radicales. » (2) 
À plus long terme, la pratique de l’action syndicale permet de préparer des groupes de travailleuses et de travailleurs qui pourront organiser la production et l’échange en période révolutionnaire, hors de tout pouvoir gouvernemental.

Ainsi, pour Malatesta, les syndicats sont nécessaires à double titre. Dans la société capitaliste, ils constituent à la fois un instrument de prise de conscience et un outil organisationnel. En période révolutionnaire, ils peuvent aider à mettre en place une autogestion de la production et de la distribution. C’est pourquoi, selon lui, « il faut entrer dans les syndicats et chercher de l’intérieur à les faire aller toujours plus loin pour leur donner un caractère toujours plus libertaire. » (3) Néanmoins, il ne s’agit pas de s’investir inconditionnellement dans les organisations syndicales : celles-ci ont des limites que l’on aurait tort d’ignorer.

Les limites de l’action syndicale 
Ces limites sont inhérentes au mouvement syndical : le syndicat « contient en soi, par la nature même de ses fonctions, tous les éléments de dégénérescence qui ont corrompu les mouvements ouvriers par le passé. » (2) En effet, la pente naturelle du syndicalisme le conduit au corporatisme. Malatesta souligne « la tendance naturelle de ces groupements à devenir des corporations fermées en antagonisme avec d’autres prolétaires encore plus qu’avec les patrons. » (4) Quand les intérêts d’une catégorie coïncident avec ceux de la classe, le syndicalisme peut être une école de solidarité. De même, quand les intérêts des prolétaires d’un pays coïncident avec ceux des autres pays, le syndicalisme permet de faire vivre la fraternité internationale. Mais, dans cette société capitaliste où règne une concurrence généralisée, les luttes corporatistes peuvent mettre en concurrence et opposer celles et ceux qui ont un travail aux chômeuses et aux chômeurs, aux immigré·es et à tout ce qui peut sembler menacer des avantages acquis. De même, ces luttes peuvent conduire à opposer les prolétaires de différents pays. Certains intérêts peuvent lier les ouvriers aux capitalistes autochtones et les opposer aux travailleurs étrangers (revendications protectionnistes, guerres entre États). Dans le cadre du capitalisme, chacun·e, comme producteur et consommateur, a des intérêts qui l’opposent aux autres : si mon intérêt est d’acheter tel produit à moindre coût, les revendications salariales de celles et ceux qui le fabriquent s’opposent à mes intérêts égoïstes. Si le syndicalisme suit sa pente naturelle, il contribue à perpétuer l’« antagonisme entre les salariés et les chômeurs, les hommes et les femmes, les ouvriers nationaux et étrangers, les travailleurs du secteur public et les travailleurs qui utilisent le secteur public, entre ceux qui savent un métier et ceux qui veulent l’apprendre, etc. » (1)

Le syndicat, en tant que tel, n’est donc pas une organisation révolutionnaire. Il tendrait plutôt, si l’on n’y prend garde, au conservatisme : « l’organisation ouvrière devient facilement un élément de conservation sociale, de conciliation et de collaboration entre les classes et elle tend à créer une aristocratie et une bureaucratie ouvrières qui se forment dans le groupe initial d’une nouvelle classe privilégiée, laissant la grande masse dans un état d’infériorité définitive. » (5) Outre l’esprit de corps qui le conduit au conservatisme, le syndicalisme souffre d’un autre défaut inhérent à sa nature : il est essentiellement réformiste et ce pour plusieurs raisons. Les syndicats cherchent avant tout à obtenir des avantages immédiats au détriment de conquêtes futures. Ceci les conduit naturellement à traiter avec le patronat et l’État afin de grappiller quelques réformes réalisables ici et maintenant. « Or le réformisme est un puits dans le fond duquel croupissent les intrigues et la trahison. » (5) Pour obtenir ces quelques avantages, les syndicats s’efforcent de regrouper le plus grand nombre de travailleurs, des travailleurs qu’il faudra éviter d’effrayer avec des revendications trop radicales. Par conséquent, à mesure que les syndicats se développent et acquièrent des adhérents, les éléments révolutionnaires deviennent minoritaires et ont de plus en plus de difficultés pour faire entendre leur voix.

De plus, en grossissant, ces organisations tendent à devenir leur propre but et à se bureaucratiser, faisant naître en leur sein toute une classe de syndicalistes professionnels dont la préoccupation majeure deviendra vite de conserver leur poste.
On voit donc que, pour Malatesta, le syndicalisme est, par nature, réformiste. Or, beaucoup d’anarchistes s’engagent dans la voie d’un syndicalisme qui se voudrait révolutionnaire. Est-ce une illusion ?

Le syndicalisme révolutionnaire 
La position syndicaliste révolutionnaire fut défendue par Pierre Monatte (6) lors du Congrès anarchiste international d’Amsterdam en août 1907. Pour les syndicalistes révolutionnaires, « le syndicat se suffit à lui-même comme moyen pour accomplir la révolution sociale et réaliser l’anarchie. » (4) Or le syndicalisme « même s’il se corse de l’adjectif révolutionnaire, ne peut être qu’un mouvement légal, un mouvement qui lutte contre le capitalisme dans le milieu économique et politique que le capitalisme et l’État lui imposent. » (4) En effet, la structure de l’organisation syndicale est déterminée par l’organisation du travail dans le cadre du capitalisme. Il serait illusoire d’y voir l’embryon d’une société sans classes. Le syndicat défend les intérêts des travailleuses et des travailleurs qui subissent l’exploitation capitaliste, dans tous les domaines de la vie sociale. Or, quand la révolution s’accomplira (si elle voit le jour) beaucoup d’emplois inutiles disparaîtront : commerce, publicité, fonctions administratives étatiques, etc. Les intérêts actuels immédiats de celles et ceux qui travaillent dans ces branches entreront en contradiction avec les intérêts de la révolution future et pourront les conduire à s’y opposer.

Par conséquent, pour Malatesta, le syndicat ne peut être révolutionnaire. Luttant avant tout pour obtenir des améliorations immédiates, il est nécessairement conduit à négocier avec l’État et le patronat. « En un mot, le syndicat ouvrier est de par sa nature réformiste et non pas révolutionnaire. » (1)

De plus, le syndicalisme révolutionnaire véhicule une illusion : celle selon laquelle il suffirait d’une grève générale pour mettre à bas l’exploitation capitaliste.

Le mythe de la grève générale 
Pour beaucoup de syndicalistes révolutionnaires, il suffirait que les prolétaires se croisent les bras pour renverser le capital et exproprier les expropriateurs. Émile Pouget (1860-1931) la caractérise ainsi : « Le mode d’action qui permettra à la classe ouvrière de mener à bien cette œuvre, qui est celle de l’émancipation intégrale, est l’aboutissant logique de son groupement sur le terrain économique et des conceptions qui s’en dégagent : il a son expression dans l’idée de grève générale. » (7) De façon plus truculente, il affirme dans Le Père Peinard : « Oui, nom de dieu, y a plus que ça aujourd’hui : la Grève Générale ! Voyez-vous ce qui arriverait, si dans quinze jours ou trois semaines y avait plus de charbon. Les usines s’arrêteraient, les grandes villes n’auraient plus de gaz, les chemins de fer roupilleraient. Ça serait la grève forcée pour un tas de métiers. Du coup, le populo presque tout entier se reposerait. Ça lui donnerait le temps de réfléchir, il comprendrait qu’il est salement volé par les patrons, et dam, il se pourrait bien qu’il leur secoue les puces dare-dare ! » (8) Certes, il montre que cette grève générale est insuffisante si elle n’aboutit pas à l’expropriation : « Mais nom de dieu, faudrait pas se borner à la grève toute pure. C’est une blague infecte, qui ne procure que davantage de mistoufle, si au bout d’un mois ou deux, il faut rentrer couillons comme la lune, dans le bagne patronal. Faut plus de ça mille tonnerres ! (…) une fois que les mineurs seraient tous en l’air, que la grève serait quasiment générale ; après avoir affirmé en quittant le turbin, qu’ils en ont plein le cul de travailler pour leurs singes. (…) Oui, ce nom de dieu, voilà ce qu’il faudrait ! Et le jour où assez marioles, y aura une tripotée de bons bougres qui commenceront le chabanais dans ce sens, eh bien, nom de dieu, foi de Père peinard, le commencement de la fin sera arrivé ! » (8)

Même si Pouget ne niait pas la nécessité d’un affrontement violent avec l’État et le capital, beaucoup se sont inspirés de ses thèses pour avancer l’idée selon laquelle la grève générale permettrait de faire la révolution sans violence. Or, selon Malatesta, « nous devons accepter (…) et propager l’idée de la grève générale comme un moyen très commode de commencer la révolution, mais ne pas nous faire l’illusion que la grève générale pourra remplacer la lutte armée contre les forces de l’État. » (4)

Quant aux grèves générales d’un jour ou d’une semaine, elles ont depuis longtemps prouvé leur inefficacité : « Les grèves générales de protestation n’émeuvent plus personne : ni ceux qui les font, ni ceux contre qui elles sont faites. Si la police avait seulement l’intelligence de ne pas faire de provocations, elles se passeraient comme n’importe quel autre jour férié. » (9)

On voit donc que Malatesta ne se fait aucune illusion sur le syndicalisme. Il ne s’agit pas pour autant, selon lui, de rester extérieur aux organisations syndicales.

Les anarchistes dans les syndicats 
Si les anarchistes doivent s’investir dans les syndicats, c’est parce que la propagande, à elle seule, ne suffira jamais pour conduire à la révolution : « il ne nous suffit pas (…) d’élaborer un idéal aussi parfait que possible, et de former des groupes pour la propagande et l’action révolutionnaires. Nous devons convertir à notre idéal la grande masse des travailleurs. » (2) Pour cela, il est nécessaire d’intégrer les organisations syndicales. Il y a néanmoins plusieurs écueils à éviter.

La première erreur consisterait à chercher à construire des syndicats anarchistes. Ces derniers feraient double emploi avec les organisations libertaires et ne permettraient pas d’atteindre la masse des prolétaires.

La seconde erreur à éviter serait celle de l’entrisme, tactique chère aux bolcheviques de tout poil. En effet, il ne s’agit pas de prendre le pouvoir dans les organisations syndicales : « nous voulons que le mouvement ouvrier, ouvert à tous les courants d’idées (…) vive et se développe sans aucune domination de parti, du nôtre comme des autres. » (1) L’action des anarchistes dans les syndicats doit en effet s’exercer dans une double direction. D’une part, il s’agit de prôner l’auto-organisation, l’action directe autonome et, par là-même d’inciter les prolétaires à penser par eux-mêmes : « nous préférons des ouvriers intelligents même s’ils étaient contre nous, à des anarchistes qui ne seraient anarchistes que parce qu’ils nous suivraient comme des moutons. » (10) D’autre part, les anarchistes doivent combattre, de l’intérieur, la tendance conservatrice et réformiste inhérente à la nature des syndicats : « Les anarchistes dans les syndicats doivent combattre tout ce qui tend à les rendre égoïstes, pacifiques, conservateurs – la fierté professionnelle, l’esprit de corps, les fortes cotisations, l’accumulation des capitaux investis, les services d’assurance, la confiance dans les bons offices du gouvernement, les relations amicales avec les patrons, la nomination des employés bureaucrates et permanents. » (2) Les anarchistes doivent donc s’investir dans les syndicats sans s’y perdre : ils doivent « rester anarchistes, travailler toujours la main dans la main avec les anarchistes et ne jamais oublier que l’organisation ouvrière n’est pas une fin mais un moyen parmi d’autres, bien qu’important, pour préparer l’avènement de l’anarchie. » (11)

Pour cela, les anarchistes doivent refuser tout poste de permanent dans les organisations syndicales : « Un anarchiste fonctionnaire permanent et stipendié d’un syndicat est un homme perdu comme anarchiste. » (4) En effet, pour conserver ce poste, il devrait accepter et faire des choses « qui n’ont d’autre but que celui de se faire pardonner la tâche originelle d’anarchiste. » (4)

Il arrive (et c’est même une nécessité dans le cadre de la société capitaliste) que les syndicats soient amenés à négocier avec le patronat ou avec l’État. Mais les anarchistes syndiqués doivent éviter de participer à ces négociations : « que ce soit les autres qui le fassent et non pas les anarchistes dont la mission est de montrer l’insuffisance et la précarité de toutes les améliorations qui peuvent être obtenues en régime capitaliste, et de pousser à lutter pour des solutions toujours plus radicales. » (11)

On voit donc que, pour Malatesta, la participation des anarchistes à l’action syndicale ne peut se faire de façon inconditionnelle, sous peine de renoncer à toute perspective révolutionnaire. Certains objecteront que tous les syndicats ne sont pas conservateurs ou réformistes et il est vrai que tous ne se valent pas. Cependant, force est de constater que les syndicats s’efforcent le plus souvent de canaliser les luttes sociales pour les empêcher de renverser l’ordre de choses existant.

« Je sais bien que ce n’est pas du syndicalisme. Les syndicalistes luttent sans arrêt contre cette tendance des syndicats à devenir un instrument des égoïsmes les plus bas, et ils font là un travail extrêmement utile. Mais cette tendance existe et ce n’est qu’en dépassant les seules méthodes syndicalistes qu’on peut la corriger. Les syndicats seront précieux en période révolutionnaire, mais à condition d’être le moins syndicalistes possible. » (12)
 

Notes :

1. Syndicalisme et anarchisme (Umanità Nuova, avril 1922 ; dans Errico Malatesta : Articles politiques – 10/18)
2. Anarchisme et syndicalisme (Freedom – novembre 1907 ; Les Temps Nouveaux, décembre 1907) ; dans Errico Malatesta : Articles politiques – 10/18)
3. Fede, septembre 1923 ; dans Errico Malatesta : Écrits choisis (édités par le Groupe 1er Mai d’Annecy – 1982)
4. Compte-rendu du congrès d’Amsterdam (Les Temps Nouveaux, octobre 1907 ; dans Errico Malatesta : Articles politiques – 10/18)
5. Les anarchistes et le mouvement ouvrier (Umanità Nuova, juin 1920 ; dans Errico Malatesta : Articles politiques – 10/18)
6. Pierre Monatte (1881-1960) : militant anarchiste et syndicaliste, il s’engage dans la voie du syndicalisme révolutionnaire avant d’adhérer en 1923 au Parti Communiste dont il sera exclu en 1924.
7. Émile Pouget : La CGT – Éditions CNT Région parisienne
8. La grève générale, novembre 1889
9. Umanità Nuova, mars 1920 (dans Écrits choisis – Groupe 1er Mai – Annecy – 1982)
10. Umanità Nuova, mars 1922 (dans Écrits choisis – Groupe 1er Mai – Annecy – 1982)
11. Pensiero et Volontà , avril 1925
12. Umanità Nuova avril 1922 (dans Écrits choisis – Groupe 1er Mai – Annecy – 1982)




Source: Socialisme-libertaire.fr