★ LE PLAGIANISME OU COMMENT LE NÉO-STALINISME PREND RACINE

★ ARTICLE EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE N° 1805 D’AVRIL 2019.  
 

« Nous sommes arrivés à ce moment crucial où a lieu une de ces « conjurations historiques des morts », quand l’idéologie et la sémantique se recomposent en fonction des impératifs politiques actuels. Et si la tradition des générations mortes pèse sur le cerveau des vivants, elle se doit de refaçonner la mémoire en fonction de ce que l’heure lui dicte. Les théories qui étaient hier à l’honneur sont soumises au principe de la réalité nouvelle et elles sont tenues de se présenter aux vivants sous des habits qu’elles avaient repoussés en leur temps. Que ces oripeaux recouvrent-ils, et qui le fera connaître ? 

Cette contre-révolution silencieuse, sans polémiques outrancières et sans déclarations tapageuses, laboure en profondeur tous les terrains de la culture politique : la reconfiguration du passé réintroduit toute une littérature teintée de marxisme-léninisme, voire de stalinisme, dans le domaine de la critique révolutionnaire. Auteurs, livres, événements resurgissent dans l’histoire comme références destinées à rattacher toute pensée révolutionnaire, et le mouvement révolutionnaire lui-même, à une historiographie dont les critères de valeur restent bon gré malgré ceux du PC, de ses compagnons de route et des luttes sociales dominées par le Parti et sa conception du marxisme. Et si réapparaissent quelques-uns des auteurs hier maudits pour avoir opposé au Parti une pensée révolutionnaire cohérente, ils se voient noyés dans le tableau réducteur d’une histoire où tout est ramené à un même dénominateur : l’opposition communisme/fascisme. Impossible désormais d’établir d’autres différences et de montrer ce qu’a signifié l’hégémonie du Parti sur le mouvement ouvrier. Et rien de mieux que ce rappel obsédant pour faire oublier que tant de noms qui gardent leur aura se sont employés à éteindre toute pensée critique, et que les conséquences s’en lisent aujourd’hui encore.

C’est ainsi que le plagianisme, tel que nous l’entendons, a envahi l’espace de la critique, « technique d’amplification visant à permettre aux auteurs peu imaginatifs de reprendre les textes existants en dissimulant leur source (1) ». Déplaçons le sujet : le plagianisme est non seulement le lieu de convergence nécessaire de la littérature et de l’art, mais il est inscrit comme un élément central de la politique. Il s’agit de s’emparer de l’histoire d’un passé révolutionnaire resté en suspens pour s’en approprier les idées radicales et leur redonner un sens conforme aux intérêts présents de la dynamique de transformation permanente des rapports sociaux. Ce recyclage, par un travail de relecture quasi scolaire, fait de cette réappropriation des écrits d’hier par d’autres que ceux auxquels les destinaient leurs auteurs le mode d’appréhension, et d’interprétation, du présent. 

Cette manière de refondre une critique dans le moule correspondant aux exigences nouvelles permet de détourner les idées de ceux qui les défendaient en d’autres temps et à des fins contraires. Le plagianisme est en quelque sorte l’intégration du texte plagié dans le texte du plagiaire qui le dilue dans sa propre pensée pour en effacer la marque d’origine et lui donner l’orientation et la forme qu’il désire en fonction de son propre intérêt et de ses propres fins. Ainsi, tout ce qui a été critique radicale de cette immense falsification historique que fut le marxisme-léninisme et ses ramifications revient dans notre monde, mais amputé de certains éléments qui restent encore indésirables et dangereux pour la pensée dominante. Et en premier lieu, et paradoxalement, la question n’est pas de faire table rase de ce passé, mais de le rendre conforme à ce qu’on en attend au présent. Comment s’est construit le mensonge déconcertant du siècle passé, et quelles en sont les conséquences sur le nôtre, en référence aux effets économiques et sociaux d’une contre-révolution partout à l’œuvre dans le monde ?

Toutes les prises de position, les polémiques et les stigmatisations qui portent désormais la marque de cette histoire s’arrêtent à l’endroit où il est question de se prononcer sur le caractère même de la révolution passée et sur ce qu’il en a été du mouvement révolutionnaire pris en étau entre le bolchevisme et une contre-révolution bourgeoise. Il faut sauver ce qu’on appelle communisme, à savoir le capitalisme d’État tel qu’en son temps le stalinisme le fit, pour ne pas mettre en lumière, et en cause, toute la structure des luttes qui ont formé notre monde sur la base de l’écrasement des mouvements révolutionnaires, avec la justification théorique des milieux intellectuels. C’est pourquoi la confusion continue d’être entretenue dans le domaine de la recherche historique et sociologique, le pour et le contre mélangeant leurs témoignages et analyses de manière à rendre inintelligible le jugement. 

Quels rapports, par exemple, entre deux conceptions de l’histoire sociale et politique qui se veulent critiques : d’un côté, le stalinosaure Alain Badiou récite la leçon apprise au cours de ses Grands Bonds en avant et en arrière, de l’autre, les sages débatteurs avancent leurs lieux communs sur la « fracture sociale » sans jamais aller jusqu’au bout du système d’exploitation qui repose sur elle, et sur eux ? Tous nous ramènent à leur manière à l’unique mission : « Accumulez, accumulez ! C’est la Loi et les prophètes ! » Les prophètes énoncent la Loi !

Tout ce qui laisserait apparaître l’aspiration à une véritable émancipation humaine, et en chercherait les racines dans l’œuvre du socialisme des conseils ou des anarchistes, tout en est occulté par ces délayages théoriques, et disparaît de l’horizon. Le néo-stalinisme puise dans l’histoire ce qui peut entretenir le doute et la confusion, et il s’associe à un néo-capitalisme, qui sait trouver dans le premier le dérivatif bienvenu. Et les références qui émergent sont d’une même tonalité. En ce sens, dénoncer le plagianisme est le premier exercice d’éclaircissement.

On peut dire que tout un pan de la critique du stalinisme, de la réflexion sur le surréalisme et les avant-gardes a été plagianisé par les nouveaux intellectuels, et que sur cette base s’est reconstituée l’idéologie critique de la nouvelle petite-bourgeoisie intellectuelle. Révolution et contre-révolution s’entrecroisent et forment un tout inextricable dès lors que leurs valeurs ne sont pas mises en opposition. Et c’est ainsi que ceux mêmes qui ont développé une résistance critique radicale à toutes les formes de détournement de la pensée révolutionnaire sont intégrés avec leurs détracteurs de jadis dans la nouvelle perspective historique et servent à entretenir la confusion. Plagianisme et rééditions sont les deux centres de l’idéologie dominante et ils constituent le mode de sélection dans la Ménagerie des auteurs laissés pour compte puis repris en compte ! Pour ceux qui ont pu voir dans la contre-révolution le modèle de la révolution destinée à faire naître le « communisme », la danse avec les loups d’aujourd’hui permet les croisements artistiques de toutes les idées subversives. 

Ici se situe la ligne névralgique avec, d’un côté, ce qui prolonge, en l’enrichissant, une pensée critique, et de l’autre côté, la manière dont l’idée est reprise et retournée à des fins différentes, contraires en vérité à celles qu’elle avait au départ. La séparation rigoureuse entre ces deux mondes est désormais ce qui définit les formes de refus et les références historiques. Une histoire reste donc à faire de ce plagianisme qui sélectionne les auteurs en fonction des besoins de la cause. Et c’est cette cause qu’il convient en premier lieu d’expliquer pour comprendre la réapparition ou la disparition de tels auteurs à tel moment de l’histoire. Le plagianisme est le secret de la censure dont il n’est qu’un des moyens détournés, censure par contournement qui s’accommode d’une forme particulière de retour aux sources. Ceux qu’il cite nous en disent plus qu’il ne faut de ceux qui sont placés dans le trou de mémoire. Et il suffirait d’un travail de sonde pour découvrir comment les idéologues actifs et conceptifs du néo-stalinisme choisissent leurs auteurs pour créer cet environnement intellectuel qui fait de la critique du passé, et de l’amalgame du marxisme-léninisme avec tous les courants irréductibles, la légitimation de leur situation actuelle ; comment sont réagglomérés les anciens éléments de la culture critique pour les faire servir à ce qu’ils combattaient et se réapproprier les auteurs hier cloués au pilori.

« L’alphabet du plagianisme » serait source de découvertes qui ne manqueraient pas d’étonner si l’on regardait comment les entrées du Grand Dictionnaire du mensonge déconcertant s’est épaissie, depuis la chute de l’URSS, d’emprunts destinés à neutraliser tout ce qui pourrait rappeler le rôle de l’intelligentsia dans ce qu’il faut bien appeler un Thermidor à l’échelle mondiale — Thermidor qui, comme l’a si bien montré Babeuf pour la Grande Révolution, emprunte volontiers le langage de ceux qu’il a fait taire. 

Les vaincus de l’empire du mal, loin de venir à résipiscence, se sont pour la plupart transformés en professeurs de morale pour prouver qu’ils avaient eu raison d’avoir tort en leur temps. Et ils ont rejoints les intellectuels de l’empire du bien, pour leur apporter les arguments tirés de leur propre histoire. L’ouvrage d’Arno Mayer, La Persistance de l’Ancien Régime, nous offre un des secrets de cet amalgame historique et le plagianisme y trouve une leçon de choses (2). Ce qui est dit de la Grande Guerre et de ses retombées intellectuelles et sociales peut être projeté sur l’histoire du stalinisme et des idéologues qui l’ont suivi à ses différents stades de développement, servant ainsi à ce qu’on pourrait appeler la persistance du stalinisme. 

Ce phénomène mérite d’être observé de l’intérieur, et rapporté à la manière dont les intellectuels parlent de cette période de l’histoire et de leur place dans ce qui constitue le Thermidor moderne. Car la destruction de l’idée révolutionnaire ne pouvait être menée à bien que par les représentants du « communisme des intellectuels », seuls en mesure de transposer dans la nouvelle idéologie dominante tous les éléments de culture qui leur avait servi à adhérer à ce qu’il présentait comme le communisme et la théorie du mouvement révolutionnaire — le mensonge déconcertant du siècle passé devenu mensonge concerté du nouveau monde. »

Louis Janover

(1) Le Dictionnaire du littéraire, « Plagiat », PUF, 2002. — Définition d’après Jean de Soudier de Richesource (pseudonyme de Jean Oudart), « Le Masque des orateurs » (1667). Poétiques, n° 173, Paris, juin 2013. 

(2) Arno Mayer, La Persistance de l’Ancien Régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre (1981). Traduction de l’anglais par J. Mandelbaum, revue par l’auteur. Paris, Flammarion, 1983.


Article publié le 21 Mai 2019 sur Socialisme-libertaire.fr