★ Gilets Jaunes : l’appel aux urnes ?

★ Gilets Jaunes : l’appel aux urnes ? Du RIC et d’autres illusions.  

« Mais les pauv’s électeurs sont pas des bét’s coumm’s d’aut’es 
Quand l’temps est à l’orage et l’vent à la révolte… 
I’s votent !… » 

in Les électeurs de Gaston Couté  
 

Des électeurs… 

« C ’est un fait incontestable, Macron n’est effectivement au pouvoir qu’avec l’aval de moins d’un vingtième des inscrits. Certain-e-s ne s’étant résigné-e-s à l’élire que par défaut ou par défiance vis-à-vis de la candidate d’extrême-droite Le Pen.
On peut même encore réduire le chiffre – nous n’entrerons pas dans les détails comptables – au regard du fait qu’il y a nombre d’électeurs de droit qui ne s’inscrivent même pas sur les listes électorales ; nous en sommes, considérant justement que le jeu du scrutin n’est qu’un instrument pour déléguer la prise en charge de nos conditions de vie, de notre avenir… dont les règles sont édictées par et pour la bourgeoisie. La politique nous est confisquée par des « professionnel-le-s » au service du capitalisme dans le cadre d’une économie de marché.
S’ajoute la ségrégation, naturalisée, du droit à élire – ne parlons même pas d’être éligible – ; sont ainsi exclus du droit de vote des étrangers qui habitent, travaillent ou le voudraient, cotisent, consomment… en France ; une grande partie des détenus non déchus de leurs droits civiques pour qui tout est organisé pour qu’ils/elles ne puissent matériellement voter (1) ; la population de moins de 18 ans, laquelle peut au passage être incarcérée dès l’âge de treize ans ; et les exclus « de fait » que sont les personnes placées sous tutelle, dont le droit est soumis à la décision d’un juge ou les personnes handicapées mentales aptes au discernement mais empêchées faute d’accès à l’information ; la plupart des SDF ; etc. (2)

Alors, que signifie un suffrage direct si l’électorat potentiel n’est pas défini ? Et puisque le RIC sera adressé aux instances dirigeantes, ce ne peut être qu’en acceptant les principes définitifs et modalités d’icelles.

… et de la citoyenneté… 

Pour contrer le « coup d’État permanent » connexe à la représentativité que dénoncent à bon escient maintes composantes ou obédiences des Gilets Jaunes, surgit l’exigence d’un contrôle révocatoire des élus . Normal. Sauf qu’on ne sait pas ce qui est à entendre par « citoyen », au regard de ce que nous énonçons ci-dessus, et sur la nature du contrôle qui, par définition, ne peut se faire qu’après-coup voire… trop tard !
Du coup, fleurissent les appels au référendum, lequel traduirait la « volonté pleine et entière » du « peuple » à s’imposer aux dits parlementaires quitte à aller « à l’encontre de leurs règles ».
La « volonté pleine et entière » du « peuple ». Par quel mode de délibération, et avec quelle(s) composante(s) ? Pour notre part, si nous sommes bien en peine de donner une définition du peuple – à différencier de la classe ouvrière et du prolétariat –, nous avons une perception de la verticalité sociale justement dénoncée. Nous nous référons cependant à une dimension politique, quelquefois évoquée sans plus, à un rapport de force qui ne peut s’inscrire que dans la lutte des classes et non dans une joute électorale, eussions-nous le choix des armes. Par ailleurs, être à l’origine d’un scrutin organisé, de fait, par les institutions nous semble bien faiblard pour se positionner « à l’encontre de leurs règles » !
Comment échapper aux modalités électorales de la République, laquelle n’a de cesse d’affirmer que la démocratie a un coût et donc un prix ! En effet, un référendum, comme n’importe quel scrutin, demande campagne et le fameux nerf de la guerre : l’argent. On en revient à un processus forcément censitaire. Et l’on sait que les cordons de la bourse sont tenus par les dominants d’aujourd’hui, lesquels ne manqueront pas de faire valoir leur opinion, avec ou sans pression.
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… naîtrait la justice du RIC ? 

Qu’il y ait dans le RIC une intention de rattrapage des choix politiques spoliés par la minorité qui en fait profession, soit.
Et de se rendre compte enfin que les élections étaient un abandon de sa puissance politique à « changer les institutions ». Mais encore ? S’agit-il de s’affranchir de ces institutions pour organiser un référendum , ou d’y inscrire la légalité de celui-ci ? (3)

Nous ne nous étendrons pas sur les craintes quant au contenu des thèmes référendaires inquiétants – Exemples pressentis : rétablissement de la peine de mort, remise en cause des acquis des LGBT ( Lesbienne, gay, bisexuel/le, transgenre et assimilé-e-s ), Étrangers dehors, etc. – sans en minorer toutefois le risque (4). Ces enjeux sociétaux découlent des positions politiques sous influence de l’un ou l’autre parti ou club satellite qui s’appuie sur l’opportunité du mouvement des Gilets Jaunes.
De même, il est certain, smart monde oblige, que les incontournables GAFAM (5) seront mis à contribution tant pour la campagne que pour le vote en ligne : infox, manip, contrôle, fichage, captation de données personnelles, censure et autres capacités de nuisance et d’influence seront inévitables et, tout le prouve aujourd’hui, déterminants.

Par ailleurs, jouent également le périmètre social et géographique concernés par la question posée. Ainsi lors du référendum sur la construction de l’aéroport de Notre Dame des Landes, c’est l’ensemble de la Loire Atlantique qui a été défini comme tel. Résultat : 55,17 % pour le « oui ». À mesure que l’on s’éloignait de la ZAD le nombre de « oui »amplifiait.
Pourtant, c’est la lutte collective et soutenue dans la durée qui finira par aboutir à l’abandon du projet.
Et puisque se pose implicitement la question de l’enjeu proprement politique : « pour Bakounine, il existe bien une autonomie du politique, mais on peut aussi la désigner comme séparation des instances de décision et d’organisation par rapport au reste de la société [ … ( cf. la notion de classe politique ) ] et aussi comme fonction de la domination du capital sur le travail, fonction qui en vient à acquérir une autonomie relative en jouant un rôle déterminant dans le maintien de cette domination. » Plus loin, il évoque le risque « que la classe ouvrière se constitue en parti politique, parce que cela conduirait à remettre entre les mains de spécialistes de la politique la défense de ses intérêts. Dans leur cas, le refus de la médiation politique s’incarne dans la pratique de l’action directe. » (6) Et on le sait : des listes Gilets Jaunes sont déjà dans les starting-blocks pour les élections européennes.

Soyons direct 

De l’action directe ! C’est précisément le mode opératoire des Gilets Jaunes depuis le début ! Et aujourd’hui il faudrait se satisfaire de l’illusion d’édicter des principes de fonctionnement démocratique alors que dans la pratique concrète, fondamentale, les instruments de la domination demeurent ? 
La propriété des moyens de production, la loi du marché mondialisé, la mise en concurrence entre les boîtes, les technologies, les pays – et même maintenant les régions et les villes –, les humains au sein de leur communauté, les prolétaires au sein de leur lieu de travail, de leur classe sont les ressorts des démocraties comme des dictatures ; lesquelles s’accommodent très bien les unes des autres dès lors qu’elles ont des liens ou des rapports de dépendance économiques.
Que vaudra un référendum même gagné ! contre les ventes d’armes, l’exploitation de gosses dans les mines de terre rares ( indispensables à la production des smartphones… ), pour le soutien aux « natifs » de l’une ou l’autre « terre » aspirant à être libres ? La même chose qu’une pétition dans le monde d’aujourd’hui.

Et intrinsèquement se pose la question du « porteur » de l’initiative du RIC. Au-delà du fait que le référendum soit une composante mise en avant des partis se réclamant évidemment du « peuple », il est indubitable qu’émergeront, qu’émergent déjà les plumes, les façonneurs, mais aussi les initiateurs des fameuses questions à soumettre au verdict populaire. « tiens ! Toi qui écris bien, tu pourrais la rédiger ? ». Et une élite rédactionnelle influente se dégagera de la masse qui déléguera ses espoirs. Des porte-paroles finiront par se l’approprier, fusse sur une base a minima, la plupart des jusqu’ici sans-voix se trouvant de fait dans l’incapacité de s’exprimer au-delà de l’oralité qu’elle s’était octroyée dans la rue. Parallèlement le RIC est déjà un élément de programme de ces partis autoproclamés « populaires », soit prétendant fonder une VIème République (FI), soit dans le sillage d’un guide implacable (RN). Dans les deux cas, le salut promis au « peuple » est tout de même – en toute abnégation, qui en douterait ? – soumis à un certain culte de la personnalité, concession due à tout leader providentiel. Même Macron serait prêt à lâcher sur une possibilité référendaire locale et ciblée. Victoire ! Que demande le peuple ?…

La solution est ailleurs 

On l’aura compris, nous ne croyons pas à la simultanéité uniforme des aspirations ; encore moins à leur mise en œuvre par la voie des urnes. En revanche, l’antagonisme de classe est une réalité Et, même si quelques superpositions paraissent, il ne s’agit pas d’un strict schéma citoyen/politicien, pauvre/riche, France/Europe ou de quelque histoire de « patrie en danger », mais bien d’un conflit entre prolétariat et bourgeoisie, travail contre capital.

L’origine du mouvement des Gilets Jaunes est la taxe sur les carburants. Au cours des blocages et des défilés, et au fur et à mesure du dédain et surtout de la répression inouïe des forces en arme de l’État, les discussions ont évolué du ras-le-bol au « il faut que ça change ». Et l’on débouche sur le RIC. Un scrutin ! Or voter est un acte individuel et au sein d’un… isoloir. Sauf à pratiquer à main levée, (6) comme pour voter la grève en Assemblée générale, ou… sa limitation à l’Assemblée nationale ! le vote référendaire, à l’instar d’une élection pour un siège devient un acte individuel secret au détriment d’un engagement collectif.

Il n’est que temps de construire une résistance offensive sur des bases inhérentes à l’opposition naturelle des intérêts de la rue et des palais. Le RIC est un aveu de faiblesse. Le RIC, c’est dire « s’il-vous-plaît ». C’est le déni du rapport de force dans l’opposition radicale des intérêts respectifs du prolétariat et de la bourgeoisie. C’est reconnaître la règle édictée par cette dernière.
Cela signifie une chose : les Gilets Jaunes aspirent à reprendre leur vie en main, collectivement et de fait en voie de re-politisation. Ont-ils jamais d’ailleurs été hors du champ politique ? Bloquer l’économie, s’approprier la rue, brûler le Fouquet’s, casser les concessionnaires de bagnoles de luxe, déglinguer du Mac Do… c’est apolitique ? Qu’y-a-t-il d’autre sur les Champs-Élysées que la morgue d’un capitalisme triomphant, sûr de lui, dominateur, y-compris dans l’exploitation travailleurs et des travailleuses qui gagnent leur croûte derrière les façades et qui se battent ? (7)

Pas de paix sociale sans l’abolition des classes 

Il est de nombreux exemples qui témoignent d’une tentative d’auto-organisation de la population depuis l’imposition des conditions de vie par la révolution industrielle et ses corollaires, l’affirmation des élites industrielles et financières et l’exploitation planifiée du prolétariat.

Parmi ceux-là, on compte évidemment la Commune de Paris de 1871, la Révolution de 1917 en Russie et la redistribution amorcée par les ouvriers et paysans espagnols dès Juillet 1936. Il y en eu bien d’autres, mais nous nous en tiendrons là. Constat historique : c’est au sein d’une guerre civile que se sont développées ces expériences. C’est donc parallèlement à la lutte armée qu’étaient réalisées, forcément partiellement, les mesures sociales et politiques solidaires, égalitaires et parfois libertaires.

Concernant la Commune, elle fut le résultat de la résistance au siège de Paris par les Prussiens puis et surtout contre le gouvernement, réinstallé à Versailles dans le but d’enrayer la menace du « socialisme parisien », qui sans l’aide des Allemands aurait été plus difficile à enrayer. Pour la guerre en Espagne, les relais de Staline ne pouvaient laisser subsister une enclave échappant encore à l’emprise des impérialismes rivaux.

Hors, si la guerre civile, en terme de risque ou de menace, a été évoquée tant dans les rangs des Gilets Jaunes que dans les palais de la République ou agités par quelques commentateurs échauffés, il ne s’agit en fait que d’un argument de dissuasion inadapté. D’une part, nous n’en sommes pas là pour le moment, même si l’hypothèse n’est jamais à exclure mais surtout, qui saurait définir, en la circonstance, les camps qui s’opposeraient même de façon asymétrique ? Le mouvement des Gilets Jaunes participe à sa mesure à la redéfinition d’un horizon émancipateur mais il n’est qu’une étape sur un chemin qui s’avère d’ores et déjà long et parsemé d’embûches.

Le RIC un rattrapage démocratique citoyenniste 

Par ailleurs, quoi qu’en disent les amateurs de rapprochements historiques, les enjeux sont-ils véritablement comparables à ceux de la Révolution française, référence récurrente chez les Gilets Jaunes ? Et faut-il pour autant considérer que le changement de régime se fera par les armes ? Une rupture révolutionnaire ne peut s’envisager sans conflictualité, armée cela va s’en dire. Le rattrapage démocratique auquel souscrivent nombre de Gilets Jaunes relève d’un autre registre, celui d’une conception citoyenniste. Enfin, les exactions auxquelles se livre la police de l’État français depuis le début du mouvement : mort, mutilations, blessures, intimidations, humiliations, menaces de viols, attouchements, etc… tous ces faits relèvent de vieilles pratiques du maintien de l’ordre en temps de guerre, mais elle sont malheureusement courantes, ici, en temps de paix à l’égard de certaines fractions de la population. Depuis la lutte contre la « Loi travail » de la socialiste El Khomri, la partie jusque là épargnée de la population commence le comprendre. 
Il y a militarisation des pratiques policières, c’est indéniable, mais nous sommes loin de l’élimination des communards par l’armée française à coups de canons de marine…

Socialisme ou barbarie 

C’est la lutte sociale, en conscience de nos intérêts communs et non sur des aspirations affinitaires que la question des inégalités, des iniquités, de la réappropriation de nos vies trouvera son sens et une réponse. Prétendre régler des rapports dominants / dominés, exploiteurs / exploités, par scrutin, à la majorité des voix, selon les règles d’un nouveau paragraphe à une énième constitution de la République bourgeoise est illusoire pour les tenants sincères du RIC et malhonnête de la part d’aucuns qui voient déjà plus loin dans un jeu politique auquel ils ou elles ne font que s’adapter.
Ou qui adaptent leur stratégie à un contexte porteur d’un risque insurrectionnel qui leur serait incontrôlable, donc effectivement libre de construire l’émancipation réelle du… « Peuple ». »

Boulogne-sur-mer, le 08/05/19

1) en 2017, seules 2% des personnes incarcérées ont participé aux élections présidentielles…
Source : OIP

2) Si cet etc. était daté d’avant le 21 avril 1944, les femmes seraient du nombre.

3) À l’instar des indépendantistes catalans en 2O17, dont l’’organisation émanait… d’« élus du peuple » ? 

4) cf La question des minarets en Confédération helvétique ( lancée d’ailleurs par Seize personnalités politiques suisses, dont quatorze membres de l’Union démocratique du centre ) ou celle des migrants en Hongrie à l’initiative du gouvernement autoritaire. 

5) GAFAM est l’acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft — qui sont les cinq grandes firmes américaines (fondées entre le dernier quart du XX e siècle et le début du XXI e siècle) qui dominent le marché du numérique, parfois également nommées les Big Five, ou encore « The Five » 

6) resistance71.wordpress.com/tag/michel-bakounine-la-societe-contre-letat/

7) Rappelons les grèves au Mac Do en 2017,à la FNAC de 2016, chez Marks & Spencer en 2015, en 2014 au palace Royal Monceau juste à côté, au Virvin Mégastore en 2013 et 2012, au Quick en 2012 également…


Article publié le 16 Mai 2019 sur Socialisme-libertaire.fr