Décembre 30, 2020
Par Socialisme Libertaire
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Anarchisme anarchie libertaire fédéralisme collectivisme anticapitalisme anticléricalisme antimilitarisme

« Jadis, les anarchistes, toutes tendances confondues, ont été des pionniers en matière de beaucoup de choses. Tel n’est plus le cas depuis déjà un certain temps. 

Un métro d’avance 
Fin du dix-neuvième siècle nous étions à la pointe de l’internationalisme prolétarien avec la 1ére Internationale. Les capitalistes, eux, en étaient encore à la concurrence entre États nation. Avec les Bourses du Travail nous jetions les fondations du syndicalisme révolutionnaire tandis que les patrons ne s’unissaient qu’en petit comité, se combattant les uns les autres. Avec Paul Robin, l’orphelinat de Cempuis et l’éducation intégrale (intellectuelle, manuelle, physique) nous étions les premiers à mettre en œuvre la mixité (coéducation des sexes).

Au vingtième siècle, nous fûmes à l’origine de la CGT et d’un syndicalisme de lutte de classe. Dans le même temps, nous fondions des communautés libertaires (les milieux libres) avec retour à la terre, végétarisme, naturisme, amour libre… à la clef. Avec Sébastien Faure et la Ruche, Francisco Ferrer et les écoles rationalistes, nous fûmes une source d’inspiration pour Célestin Freinet et son mouvement de l’École Moderne. Avec Eugène Humbert et Gabriel Giroud nous initiâmes un mouvement néo-malthusien qui déboucha sur un engagement majeur en faveur de la contraception et de la vasectomie (stérilisation masculine). Dans les premières années de la révolution en Russie nous nous battîmes pour une troisième révolution (tout le pouvoir aux soviets débarrassés de la dictature bolchevique) tandis qu’en Ukraine, avec Makhno, nous sauvions la révolution russe en mettant en déroute l’armée blanche de Dénikine tout en jetant les bases du communisme libertaire dans de vastes régions. En Espagne nous mîmes en œuvre la plus grande révolution sociale de tous les temps avec, entre autre, la collectivisation non dictatoriale des moyens de production. Déjà, lors de la Commune de Paris, et ensuite, nous fûmes constamment aux avants postes de la démocratie directe, du fédéralisme, du mouvement coopératif (de production et de consommation), du collectivisme, de l’anticapitalisme, de l’anticléricalisme, de l’antimilitarisme, de la critique du réformisme, du parlementarisme, du communisme autoritaire, de l’avant-gardisme…
Bref, hier encore, tout en étant de son temps, notre projet politique, social, culturel… faisait rêver car il incarnait un autre futur. Rêver ! Un autre futur !

Des semelles de plomb 
Depuis le milieu du vingtième siècle, c’est un fait, nous avons perdu de notre superbe. Nous ne sommes plus que quelques rescapés errant en bandes éparses et rivales. En soi, ce pourrait ne pas être dramatique s’il n’y avait pas ce phénomène nouveau pour nous, à savoir que nous sommes orphelins de tout projet crédible et désirable aussi bien pour le présent que pour le futur et que, ce faisant, nous ne faisons plus rêver.

Oh, certes, nous sommes toujours présents dans le mouvement syndical, mais dispersés aux quatre vents de toutes les médiocrités bureaucratiques réformistes voire collaborationnistes. Ici et là, à titre individuel ou de petits groupes, on nous retrouve aussi dans les luttes sociales (grèves, gilets jaunes, zades, manifs diverses, soutiens aux exploités et opprimés de toutes sortes…) mais toujours à la remorque de ceux et celles qui en sont à l’initiative. Jamais en détonateurs ou minorité agissante. Tout au plus, mais comment faire autrement avec nos petits moyens et notre désunion chronique, faisons-nous éclore quelques petits perce-neige alternatifs (Radio Libertaire, Bonaventure, les Éditions libertaires, quelques AMAP libertaires, quelques journaux et revues confidentiels, quelques librairies…) dans le grand manteau blanc de l’hiver politique, social et sociétaire du moment. Bref, non seulement nous ne sommes quasiment rien, non seulement nous ne sommes pas à l’initiative de grand-chose, mais surtout, après avoir chevauché le vent, tout concourt à penser que nos bottes de sept lieux d’hier sont devenues des semelles de plomb. Un peu comme si notre être profond s’était pétrifié, figé à jamais dans des analyses et des modes d’action et d’organisation d’hier.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, le capitalisme d’aujourd’hui, comme le type de société qu’il induit, sont d’une forme très différente de celle qui était la leur à la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Oh, certes, sur le fond comme sur l’essentiel, le capitalisme n’a pas changé de nature et, à bien des égards, il est même encore plus vorace. La mondialisation capitaliste, la financiarisation de l’économie, le néocolonialisme, l’abrutissement des masses via des avalanches de pub, les médias traditionnels aux ordres, les pseudo réseaux sociaux comme soupapes de sécurité à tous les délires de l’insignifiant signifié, la surconsommation de l’inutile, la société du spectacle, la marchandisation des choses et de la vie…, changent cependant la donne. Car, si la classe ouvrière et les cohortes innombrables des forçats de l’exploitation de l’homme par l’homme sont aujourd’hui plus nombreuses que jamais, elles sont profondément émiettées dans l’espace et le temps de la lutte de chacun contre tous. C’en est, en effet, fini des grosses unités de production favorisant l’organisation des damnés de la terre et l’émergence d’une conscience de classe. C’en est fini des châteaux facilement identifiables des maîtres de forge surplombant des vallées industrieuses tout aussi facilement identifiables. Désormais, non seulement le capitalisme a envahi la planète toute entière avec ses innombrables tentacules financiers anonymes, mais il a réussi à imprégner de ses valeurs d’individualisme version loi de la jungle, le conscient et l’inconscient de ses esclaves. Et c’est kif kif pour ce qu’il en est des cent mille fronts de l’oppression. C’est la vieille mais efficace tactique : diviser pour régner.

Or, devant cette évolution indéniable du capitalisme, nous et l’ensemble du mouvement ouvrier, en sommes restés à une vision des choses du siècle dernier. Et cela nous conduit à des formes de lutte et d’organisation complètement décalées par rapport à la situation présente. Ici, là et ailleurs, nous en sommes réduits à la nécessaire mais insuffisante défense d’acquis d’hier, dramatiquement incapables de luttes offensives pour des droits nouveaux avec de nouveaux modes d’organisation à la clef.

Pire, pour en être restés à des schémas de pensée et des analyses datées qui furent pertinentes mais qui le sont moins (comme la primauté de l’industrialisation forcenée, le productivisme, la croissance sans fin, la croyance dans le remède miracle des « progrès » de la science et de la technique…), nous avons loupé l’essentiel de la crise écologique qui affecte et infecte aujourd’hui les conditions même de la vie humaine sur la planète. Et, ça change tout !

Après la pluie, le beau temps ? 
Si nous voulons sortir de nos sacristies respectives qui bruissent tous les dimanches de nos odes à un passé glorieux trop souvent mythifié et être de nouveau les ouvriers d’un autre futur, plusieurs conditions doivent être remplies.
Ouvrir enfin les yeux sur ce qui fait que le capitalisme d’aujourd’hui, tout en n’ayant pas changé de nature, n’est plus vraiment le même que celui d’hier.

Sur la base de ces analyses théoriques, nous devrons alors élaborer un projet de société crédible et désirable. Car, pour l’heure, nous en sommes orphelins. Certes, nous sommes anti-capitalistes. Encore heureux. Mais, par quoi allons-nous remplacer le capitalisme ? Par le fédéralisme libertaire, bien sûr. Mais, concrètement, ça donnerait quoi, aujourd’hui, le fédéralisme libertaire ? Et puis, natürlich, dans une société libertaire il n’y aurait plus d’argent. Mais, sauf à en revenir au troc, par quel moyen d’échange le remplacerions-nous ? Par une monnaie fondante avec une valeur décroissante ? Pas bête car ça scie la branche de toute thésaurisation. Mais ça doperait alors la consommation à outrance. Et quid de la propriété, de l’héritage, des relations avec un extérieur capitaliste et hostile, du commerce international, de notre diplomatie, des usines d’armement, de l’armée, de la gestion de la sécurité une fois les prisons détruites, des usines d’armement, de l’armée, de tous ces secteurs comme l’industrie pharmaceutique, la chimie, ces mégalopoles invivables, le sport business, la liberté d’expression, l’autogestion politique, économique et sociale, l’école, les impôts, le réseau routier, la décroissance de l’inutile, une politique de la natalité, l’accueil des migrants, … ? Comment allons-nous gérer tout cela ? Concrètement. En sachant qu’il faudra du temps pour reconvertir la plupart des merdiers actuels, mettre les villes à la campagne, passer du chimique au bio…

Bref, pas simple que de vouloir détruire pour reconstruire ? Pour reconstruire une société fonctionnant de manière libertaire avec, de toute évidence, une majorité de non libertaires pur jus.

Mais, soyons optimistes et osons l’hypothèse selon laquelle nous parviendrions à définir concrètement ce qu’il pourrait en être d’un autre futur crédible et désirable, se poserait, alors, le problème de savoir comment faire franchir à cette hypothèse le test implacable de la réalité. Car, vu notre nombre, et même s’il croissait au-delà de nos espérances, il nous faudrait bien nouer des alliances (déjà entre nos tribus respectives) et définir des périodes de transition. Et, donc, quelle stratégie et quelles tactiques employer ?

Enfin, et surtout, face à l’urgence de la crise écologique, de l’épuisement des ressources fossiles, de la fonte des pôles, de l’élévation du niveau de la mer, de la pollution de l’air, de l’eau et des sols, de la course suicidaire à une croissance sans fin dans un monde fini, de l’extinction de masse de nombreuses espèces vivantes, du réchauffement climatique, … qui nous menacent à court ou moyen terme d’un effondrement systémique, que faire tout de suite alors qu’il est peut-être déjà trop tard ? Car se contenter de critiquer l’écologisme, ses mystiques comme ses politicards, le piège à con d’un capitalisme verdâtre, la petite Greta…, c’est sans doute nécessaire, mais c’est assurément insuffisant. Sauf à penser que l’on puisse construire le communisme libertaire dans un cimetière !

Qu’en pensez-vous ? »
 

Jean-Marc Raynaud
 




Source: Socialisme-libertaire.fr