Camarade lutte Anarchisme Liberté

« Une personne autoproclamée « camarade de lutte » nous demande de partager son refus du confinement qui constituerait « une violation profonde de la liberté la plus fondamentale, sortir sans avoir à rendre des compte à la moindre autorité ». Pour elle : « Le confinement c’est imposer à 99% du peuple des lois liberticides absolument insoutenables pour sauver 1% du peuple. C’est détruire la santé mentale de 99% du peuple au profit de 1% ». Elle prend soin d’argumenter : « Et moi qui suis une grande randonneuse, et je connais beaucoup de gens qui ont la même passion, je ne vois pas du tout comment survivre à un tel autoritarisme ! Le confinement inhumain va conduire à combien de suicides ? Combien de drames familiaux et de meurtres, combien de maladies mentales ? De traumatismes ? » Et elle surenchérit au cas où nous n’aurions pas été convaincus : « La survie d’une poignée va coûter TRÈS CHER à l’ensemble du peuple, cela me semble une terrible injustice ! Nous ne pouvons pas ne rien faire face à cette dictature sanitaire. »

Que répondre à quelqu’un qui, au nom de sa liberté, s’autorise à sacrifier allègrement 1 % de la population pour pouvoir continuer ses « grandes randonnées » ? Jeter le courriel à la corbeille, parce que tout simplement les mots que nous employons n’ont pas le  même sens. Ni le mot liberté, ni celui de dictature, ni celui d’humain, ni le mot peuple, ni le mot justice, ni le mot coût, ni même le mot « pourcentage ».

Mais ce serait trop facile, parce qu’il nous faut préparer les lendemains de la sortie de crise et que je peux décidément pas être « camarade de lutte » de n’importe qui pour faire n’importe quoi d’aussi pourri que ce que nous souhaitons abandonner. Si je suis anarchiste c’est parce que ces mots de liberté, humain, coût, justice ont pour moi un tout autre sens.

Qu’ai-je à partager avec quelqu’un qui me dit que 1% de morts ça n’a pas d’importance ? Pour moi 1 seul humain qui subit une injustice c’est insupportable ; je ne suis même pas disposé à en sacrifier délibérément un pour une cause qui serait bien moins dérisoire que ma promenade en montagne. J’ai appris en pratiquant l’escalade que j’étais solidaire de tous ceux qui étaient sur ma corde, et même des cordées qui grimpaient en-dessous ou à côté de moi. Et du caillou qui risquait de les atteindre par ma maladresse. Qu’est-ce que la société humaine sinon une grande cordée où nous sommes tous solidaires et dans le cas présent responsables des conséquences de nos actes sur tous les autres humains ?

Ça c’est une sacrée atteinte à MA liberté, mais c’est parce que je l’accepte, après réflexion, et librement que je peux prétendre garder ma place dans leur rang. Parce que je partage cette conviction de Bakounine que « Je ne serai vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes ou femmes, seront également libres. » Et cela me suffirait déjà pour m’interdire de risquer de donner la mort à 1 seul être humain, ce que je fais si je refuse l’autorité scientifique qui me justifie certaines mesures sanitaires pour contenir le plus possible la propagation du virus. Un seul. Même un inconnu.

J’accepte une autorité ? Et oui, « Lorsqu’il s’agit de bottes, j’en réfère à l’autorité du cordonnier ; s’il s’agit d’une maison, d’un canal ou d’un chemin de fer, je consulte celle de l’architecte ou du maçon. Pour telle science spéciale, je m’adresse à tel savant. Mais je ne m’en laisse imposer ni par le cordonnier, ni par l’architecte, ni par le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle. »

C’est à des médecins que je me soumets, en suspendant mon jugement par précaution en pensant à ce « un » que je ne connais pas mais que je pourrais contaminer, pas à l’État, ni au matamore élyséen qui déclare la guerre au virus sans que cela ne fasse pas mourir de rire ses « sujets », sans qu’on s’inquiète du fait bien plus sérieux que son adjudant nomme un général de la gendarmerie aux hauts faits d’armes sur la ZAD, pour « organiser la gestion interministérielle de la crise du coronavirus ». Oui, un militaire, contre un virus ! Là oui, je trouve de quoi m’inquiéter pour l’avenir de nos libertés publiques, déjà si restreintes et toujours davantage depuis quelques dizaines d’années.

Ce qui m’interpelle ce n’est pas que je ne puisse pas faire ma randonnée pendant quelques jours, c’est qu’il y ait tant d’êtres humains, que je côtoie chaque jour qui n’ont pour les plus chanceux que le travail pour horizon, et pour d’autres d’espérer être à leur tour asservis pour pouvoir manger, et plus encore à tous ceux qui sont privés de confinement et des maigres ressources que leur procurait la main qu’ils tendaient dans la rue à des randonneurs qui ne les voient pas. Quelle est leur liberté ? Quelle est celle de tous ceux qu’on confine dans les diverses prisons, même quand leur seul crime c’est d’avoir espéré trouver asile « chez nous », alors que nos richesses leur ont été volées.

Alors oui, j’accepte comme compagnons de lutte ceux qui comme moi, et pour certains bien plus que moi, ne se résignent pas à ce monde pourri et pensent déjà aux luttes qu’il va falloir mener dès que l’État et son appareil va vouloir nous imposer un retour à la normale, SA normale, qui n’est pas la nôtre, et qu’il va falloir se mettre ensemble à repenser. Il ne s’agira pas que de la liberté de s’enivrer de randonnée, de sédatifs, ou de jeux.

Oui il va falloir nous interroger sur les causes des suicides , des drames familiaux, des meurtres, des maladies mentales, sans nous contenter de plaindre les victimes et de tourner le dos pour ne pas sacrifier un ouiquend aux Baléares. Repenser nos rapports à l’autorité, et aux moyens de contrôler ceux à qui on reconnaîtra une certaine légitimité pour l’exercer.

Mais cette lutte nous devrons la mener sur des bases claires, sans démagogie, en étant sûrs que les mots que nous employons et qui servent à fixer notre ligne d’horizon ne soient pas dévoyés.

Je ne serai pas camarade de lutte de n’importe qui et pour n’importe quel combat, parce que c’est comme cela qu’on assure nos défaites. »
 

Groupe Germinale de la Fédération anarchiste – 4 avril 2020


Article publié le 05 Avr 2020 sur Socialisme-libertaire.fr