Janvier 3, 2022
Par Lundi matin
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Le cadre urbain a toujours dû traiter de l’insécurité en son sein, en tant qu’il est l’espace privilégié de l’expression sociale et politique des individus. La permanence du discours sur l’insécurité urbaine date d’avant le Moyen-Âge et a toujours vu la ville comme un espace ambivalent de protection contre un extérieur et d’insécurité de la part d’un intérieur. De notre siècle, ces aménagements ne s’exhibent plus que rarement ; leur efficacité est d’autant plus grande qu’ils s’intériorisent en système. La nature de l’insécurité et, en parallèle, la stratégie pour la traiter, ont muté significativement au cours des dernières décennies. On a vu en réaction les acteurs de la ville déployer tout un attirail de dispositifs sécuritaires ; la clôture s’est vu considérablement multiplié dans l’espace public, le logement se replie sur lui-même au travers de croissantes opérations de résidentialisation, les espaces de transport et la plupart des équipements adoptent des dispositifs de contrôle et de surveillance jusque-là réservés à des lieux militarisés. La multiplication toujours plus effrénée de ces agencements et dispositifs dénote une logique sécuritaire prenant de plus en plus le pas sur la conception de l’espace public. A transformer le lieu premier et essentiel d’appropriation du peuple, la logique sécuritaire a changé beaucoup de ce qu’était et devait être le souci d’urbanité de notre paysage quotidien.
 Cette nouvelle logique urbaine répressive se banalise mais nous intéresse ici un de ses nouveaux

principes de sécurisation, plus diffus : celui d’une pacification urbanistique par l’injonction des usages. Les nouveaux aménagements d’espace public tendent à contraindre l’usager à la mobilité pour mieux le contrôler, de même ils dictent ou, s’ils ne le peuvent, contraignent la spontanéité de ses usages. L’émergence d’un ennemi intérieur a déplacé le risque d’insécurité dans les espaces les plus fréquentés, les stratégies de sécurisation de l’espace public sont passées d’un statut passif à un statut actif – et pourtant diffus. La même logique juridique qui devait punir des millions de français pour l’acte de quelques terroristes a bavé sur l’urbanisme. L’espacement des bancs ancrés autour d’une place n’est plus que celui que dictent les règlementations anti-béliers, le mobilier urbain ne doit plus permettre de « se poser » et l’agenda de la mairie veut dicter à présent les pratiques légitimes dans l’espace public.

Les moyens mis en œuvre sont multiples pour sécuriser l’espace public. La logique sécuritaire travaille notamment aujourd’hui à la séparation des publics. Cette nouvelle approche tient, au moins en partie, dans la mutation du danger lui-même, aussi bien social et événementiel que terroriste. Un nouvel urbanisme apparaît qui voudrait non plus tant protéger l’espace public que gérer et contrôler les déplacements en son sein : c’est l’émergence d’une véritable gouvernance spatiale par le flux. En en reprenant les principes de fluidité, l’espace public contemporain se calque sur l’urbanisme routier. En 1999 déjà, Virilio annonçait que « le monde est en train de laisser la place au monde de la trajectoire. » L’urbanisme devient balistique, trajectographique, et cherche dorénavant à opérer dans l’espace public une sectorisation spatiale et une catégorisation des parcours. La gouvernance spatiale en passe par de nombreux principes urbains systémiques qui la fondent ; nous nous attarderons ici sur la façon dont le dessin sécuritaire actuel cherche à séparer les corps et les usages. L’espace public devient injonctif, où l’événementiel est devenu un des derniers dispositifs lissant la ville, réglant son contenu à la logique de son dessin contenant.

Les responsables du maintien de l’ordre et la Ville s’affairent aujourd’hui à partager l’espace public. Partager ici ne veut pas dire échanger, collaborer, participer et habiter ensemble sinon fractionner, morceler, diviser, distribuer, disloquer [1] – et autre bonne part des verbes au préfixe latin en -di et -dis, ces verbes de la séparation et de l’éloignement. Ce partage n’est pas celui d’une habitation simultanée mais au contraire la séparation spatiale et temporelle de cette habitabilité. Une des politiques de sécurisation de l’espace public semble donc être celle de son partage spatio-temporel ; il s’agit d’administrer les usages dans le temps et l’espace afin que chaque catégorie d’usager puisse bénéficier de son moment d’espace public, limitant les occasions de rencontre et de confrontation entre des populations dissimilaires.

Sectorisation des usages dans le temps et l’espace
 l’activité sociale doit être validée par l’agenda culturel de la mairie


Le partage spatio-temporel acte la séparation temporelle des fonctions et des vocations du site urbain, sélectionnant de facto en amont les publics et prévenant ainsi le croisement de publics incompatibles. L’espace public est morcelé temporellement comme le sont spatialement bon nombre d’équipements aux étages étanches où n’est autorisé qu’un seul public et type de personnel [2]. L’espace partagé devient l’espace réservé, utilisable différemment et par différentes personnes dans des temporalités différentes. Au lieu de solidariser les populations urbaines, on leur affecte des créneaux et on administre l’usager ; cette fracturation de l’espace public le dépossède de son caractère cohésif et empêche les populations fragiles ou non- consommatoires de se sédentariser et d’habiter la ville. C’est l’agenda culturel de la place publique qui en exclue les plus faibles usagers en ce que « la générosité de ce nouveau partage cache faiblement le souci croissant de contraindre les usages déviants, ceux que le vocabulaire politiquement correct désigne par l’expression euphémisante de “pratiques à faible légitimité” [3] ». Il est intéressant de noter que cette mutation de la nature de l’activité au sein de l’espace public semble suivre celle de la nature de l’usager : s’il était auparavant un flâneur ou un promeneur, l’usager est aujourd’hui envisagé d’abord comme un utilisateur, exigeant de l’espace public qu’il soit le support d’affirmation de soi, en conséquence, la neutralité de l’espace public a fait place à la personnalisation des usages. L’expérience individuelle de l’usager s’est immiscé jusque dans l’espace public devenu l’outil de la « smart-city », avec ses bornes connectées, ses abribus interactifs avec ports-USB et cetera, autant de mobilier urbain « intelligent » au service de l’individualisation des usages. Ce même mobilier s’est rendu de plus en plus hostile aux dispositifs qui permettaient d’être ensemble.

Le partage spatio-temporel donne finalement l’idée que « l’espace est à tout le monde, mais, d’une certaine façon, à chacun son tour [4] ». Pour pouvoir disposer de l’espace public, il faut avoir au préalable officialisé l’usage que l’on veut en faire en en réservant une « place » ou en s’inscrivant dans les organismes légitimes et validés par la Mairie – associations, animations et ateliers autorisés… Est rapporté ici un extrait de texte qui pointe justement les enjeux urbains du partage spatio-temporel :

« On crée ainsi des espaces multifonctions, mais dans l’idée que ces fonctions restent encadrées. Dans un contexte où ce qui garantit la sécurité des espaces relève de leur capacité à mettre en mouvement les usagers, à limiter les opportunités de croisement et à préserver une capacité d’adaptation selon les niveaux de risque, de tels dispositifs peuvent être particulièrement destructeurs de la spontanéité et de l’aventure que nous sommes en droit d’attendre de nos villes. Surtout, ils renforcent l’idée que les réseaux de sociabilité traditionnelle ne suffisent plus à animer l’espace public. Or, il me semble qu’un défi principal de la ville aujourd’hui est de maintenir un espace public de partage, où l’on a le droit de s’arrêter, au risque d’être “insécure” [5] ».

Cette organisation de l’espace public en espace momentané, c’est-à-dire comme suite de moments, l’empêche de se constituer en lieu. C’est ici le caractère permanentement aléatoire d’une activité qui produit une forme de contrôle par variation ; l’usager ne pouvant s’approprier l’espace public, n’y trouvant de prises, en est exclu et relégué. La constitution d’un paysage du transitoire empêche l’habitation libre, cohésive et domestique de l’espace public. Ce partage spatio-temporel – alors même que sa manifestation dans l’espace public semble méliorative, citoyenne et bienveillante – tend donc plus à écarter, séparer et contenir les usagers qu’à les réunir et produire de la mixité sociale, par ailleurs vectrice de sécurité. Le partage spatio- temporel fait frémir l’espace public tout en le dépossédant du caractère d’ouverture et de liberté qui devait faire son postulat ; le désert croît alors même que l’événement semble l’occuper sans cesse.


le dispositif événementiel
 la fête au service de la sécurité


La ville comme accueil et support du vivre-ensemble subit les collatéraux d’une telle politique, elle voit les espaces de sociabilité traditionnelle disparaître, reléguant les populations à faible légitimité. Car c’est bien la construction de légitimités qui est opérée, la sécurité se fonde sur une hiérarchisation des légitimités à l’occupation sociale et spatiale. Ne nous méprenons pas pour autant, toute activité dans l’espace public serait en principe bonne à prendre mais c’est ici le caractère déterministe et injonctif de sa nature qui octroie à l’espace public sa substance éthique. Si l’activité de l’espace public le rend par définition actif, c’est pourtant, si l’on considère que celui-ci se doit d’être la spatialisation de l’accueil et du recueil du jeu des existences – occasion spatiale et opportunité construite – sa restatufication comme support passif de la citadinité qui est ici opérée. L’ingérence qu’implique cette forme d’interventionnisme de la Ville rend le dispositif sécuritaire total : cette politique modifie la forme de la ville et la possibilité de la Cité. Si la prévention situationnelle et la maîtrise des flux repose essentiellement sur une maîtrise et un dessin du contenant – l’espace public -, la production de la sécurité passe aussi par une gestion de son contenu – la détermination de l’activité en son sein. « Le concept d’“espace-évènement” devient synonyme d’architecture [6] » dit Benoît Goetz. L’entrave qu’est cet événement à la liberté n’est pas que sa prégnance du paysage quotidien sinon qu’il tend à réaffirmer les distinctions public/privé au sein de l’espace public mais diffusément : le vigile devient l’animateur, l’usager le visiteur. Paul Landauer livre l’idée qu’il existe un « dispositif événementiel [7] » :

« L’espace public est devenu intrinsèquement événementiel. La fête ne consiste plus à remettre en cause l’organisation des lieux urbains mais bien plutôt à diffuser au sein de la ville la distraction comme valeur consensuelle et ordinaire à des fins de sécurité. Cette délégation implicite du contrôle et de la surveillance à des prestataires d’animations modifie peu à peu le statut du domaine public : elle efface, d’une part, la distinction entre lieu dédié et patrimoine collectif et contribue, d’autre part, à instrumentaliser l’espace pour en faire un outil […] dans la mise en place de règles réciproques et partagées. […] Les gens sans affinités ne sont pas amenés à se croiser, le partage de l’espace public n’est plus fondé que sur la connivence émotive de l’usager. »

L’événement est devenu un outil opératoire pour la société de contrôle, et le multiplier sur le territoire urbain permet d’en déterminer les usages officiels et certifiés. C’est devenu le cas de la célébration collective : la fête en ce qu’elle est aujourd’hui une des pratiques les plus contrôlées et codifiées est un dispositif sécuritaire tout entier. Le maintien d’un registre social – l’événement autorisé ou prescrit – dans l’espace public en brouille la géographie, l’espace public n’est plus un cadre mais un encadrement qui prépare le territoire à une organisation humaine lisse et performante. Les missions d’animation et de surveillance se confondent imperceptiblement à présent. La fête n’est plus du tout un mode alternatif au paysage ordinaire mais une occasion d’assujettir l’espace public : en 2016, il fallait évacuer et faire cesser les occupations frivoles mais dangereuses de « Nuit Debout » sur la place de la République pour pouvoir y implanter une fan-zone pour la coupe de l’Euro. Le principe de la fan-zone est un parangon du dispositif événementiel sécuritaire et ségrégatif. On sait la part de tranquillité que l’espace public peut tirer de son hyperactivité. Les promoteurs de la ville festive doivent pourtant savoir l’effet de telles zones réservées sur l’espace public : ils sont ressentis comme des dispositifs de sectorisation et d’instabilité de la part des usagers quotidiens. Cette pratique confiscatoire empêche l’espace public de se transformer en lieu, c’est-à- dire en ce qui conditionne les pluralités d’usage et permet aux usagers de laisser leur trace, ie de modifier l’espace public à leur volonté d’usage. Comment faire lieu quand, comme le rapporte la philosophe Joëlle Zask, « les places sont transformées en foire perpétuelle [8] » ? Pour rester sur l’exemple de la place de la République à Paris dont le dessin initial gageait pourtant de son ouverture, on a vu après les diverses manifestations dont elle a été sujette l’installation d’un mobilier pour skaters s’emparer de sa seule moitié réellement libre. L’enjeu en est évidemment de déposséder les usagers de la place en légitimant l’activité des skaters comme plus forte et validée par la mairie ; la pratique confiscatoire – sonore et physique – que cette communauté forte et défensive a de l’espace public finissait de laisser envisager à n’importe quel autre profil d’usager la possibilité de s’approprier librement cet espace. De l’autre côté de la place, un café donne sur un grand miroir d’eau. Ce dernier, pourtant vu comme un dispositif mélioratif du cadre de vie urbain par les usagers, est en réalité un outil d’ « embellissement stratégique » tout Benjaminien en ce qu’il vise à neutraliser l’espace sur lequel donne ce commerce privé, appelant pour lui-même les populations consommatoires qu’il légitime.

La ville occidentale a toujours été l’écrin ambivalent de la tragédie, du crime et de l’intrigue. La particularité contemporaine veut que l’espace public, autrefois considéré comme le lieu urbain le plus sûr, soit aujourd’hui celui qui expérimente et déploie les dispositions sécuritaires les plus sévères. L’assujettissement quasi-exhaustif de l’espace public à la logique sécuritaire se fait dès lors à travers des mécanismes diffus et implicites qui standardisent sa production et laissent l’usager sans repères. L’avènement de la gouvernance spatiale par le flux et l’organisation du peuple par les codifications d’usage du partage spatio-temporel semblent un lourd tribut à payer pour la tranquillité supposée des espaces publics. Dans cette configuration, l’usager – le plus souvent passif et inconscient de la multiplicité des artifices dont il fait l’objet – ne sera bientôt plus qu’un utilisateur voire un visiteur de l’espace public, dépossédé d’ethos, ne sachant plus ni comment ni où habiter la ville. Traverser et séjourner sommairement dans l’espace public ne peuvent remplirent les conditions démocratiques pour se savoir « être-ensemble » et ainsi faire société. Les dispositifs modulables face aux manifestations, aux grèves et aux gilets jaunes, les grands travaux omniprésents et les récentes nudité et interdiction superposées qu’imposent les mesures contre-pandémiques n’ont pas fini de faire de la ville un chantier permanent, éternellement transitoire, qui dépossède l’habitant de la ville. Quelle suite existe-t-il à nos espaces publics, dès lors qu’ils sont conçus justement pour ne pas être appropriables ? Que produit sur l’homme, à terme, un espace public entièrement pacifié par l’animation et le marketing ? La question de la privatisation croissante de l’espace public et des acteurs de sa sécurité pose des questions politiques et sociologiques : livrés au Marché, ceux-ci permettront-t-ils à tous d’être égaux et libres devant l’espace public et la sécurité ? Il faut reconstruire les conditions de l’appropriation collective, habiter la ville devient de plus en plus synonyme de résister et c’est là tout le malheur urbain contemporain. Pour que la ville ne devienne pas « terriblement efficace », pour que l’espace public ne soit pas un outil de l’aplanissement politique, il faut concourir à le reconsidérer comme le lieu de déploiement des existences mises à nu, c’est-à-dire comme espace du jeu des destinées, un espace de Schrödinger.

Paul de Marliave

Illustration : Gala Pillaud-Vivien




Source: Lundi.am